Le JDD. LVMH rachète la Fabrique du Temps en 2011. Pourtant, intuitivement, on n’associe pas forcément Louis Vuitton à la haute horlogerie.
Jean Arnault. L’acquisition de la Fabrique du Temps s’inscrit dans une histoire. Comme beaucoup de marques de luxe, Louis Vuitton, en 2002, aurait pu décider de faire des montres de moindre qualité, fabriquées dans des pays lointains, et les vendre sous licence. Mais nous avons fait le choix, dès le début, de proposer une horlogerie suisse de haute qualité avec la création de la Tambour, bénéficiant de finitions soignées et des meilleurs mouvements Zenith. À ce moment-là, nous ne possédions pas le savoir-faire pour réaliser nos propres mouvements, mais pour autant nous nous sommes positionnés sur le marché de l’horlogerie la plus exigeante.
Dans un deuxième temps, comme c’est le cas dans tous les domaines d’activité du groupe, nous avons souhaité monter en gamme pour faire de la haute horlogerie à complications. Nous avons sorti un mouvement tourbillon en 2004, un mouvement acquis en externe, et les montres Vuitton se sont ainsi développées, jusqu’à la découverte de la Fabrique du Temps et de ses deux créateurs, Michel Navas et Enrico Barbasini. Deux horlogers capables d’imaginer des complications comme personne. Avec une exigence du détail et du beau, ils conçoivent la montre dans sa totalité et ce qui se fait de mieux en matière de haute horlogerie. Je pense notamment à une idée complètement dingue, la Tambour Twin Chrono, que j’adore, une pièce iconique, un chronographe split-second qui était fait en très peu d’exemplaires et dont la technique n’a toujours pas été répliquée par une autre marque.
Vous souvenez-vous de votre première découverte de la Fabrique du Temps ?
Je savais depuis très jeune que je voulais travailler dans l’horlogerie. J’ai eu l’opportunité de visiter la plupart des manufactures horlogères du groupe. La dernière était la Fabrique du Temps. Comme beaucoup, je ne connaissais pas grand-chose de l’horlogerie Louis Vuitton à l’époque. Michel Navas me fait visiter et je découvre l’incroyable richesse de savoir-faire de ce lieu unique. De la fabrication des pièces à la finition des cadrans, la peinture, la céramique, le travail sur les boîtiers, les terminaisons accomplies par l’horloger, une excellence certifiée par le Poinçon de Genève… Je suis simplement subjugué. Je suis tombé amoureux du lieu, c’était une pépite à entretenir et à déployer.
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« On allie un œil créatif à une technique hors pair »
Quelle est la spécificité des montres fabriquées ici ?
Ce qui est fascinant dans l’horlogerie, c’est le fait qu’une montre peut être très compliquée et peu esthétique. À l’inverse, elle peut avoir un mécanisme très simple mais un cadran et un boîtier extrêmement beaux. À la Fabrique du Temps, on allie un œil créatif à une maîtrise technique hors pair. Michel Navas et Enrico Barbasini sont, dans leur domaine, des génies qui maîtrisent à ce point la grammaire horlogère qu’ils sont capables de concevoir à peu près n’importe quel mouvement, de créer de nouvelles complications, comme sur la Spin Time par exemple, sans se départir de l’exigence esthétique. Autre modèle emblématique, la Tambour Carpe Diem est une montre assez clivante, mais la manière dont l’heure est exprimée et les pièces du cadran s’animent est extrêmement élaborée. Le mouvement à répétition minute est d’une fluidité sidérante, grâce à l’exécution des pièces qui tendent à la perfection dans leurs moindres détails. C’est cette dimension supplémentaire qui rend nos pièces très exigeantes, et qui, pour nous, est passionnante.
Votre arrivée à la tête de l’horlogerie Louis Vuitton correspond à une montée en gamme. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Cela vient d’une discussion avec Michel et Enrico, la première fois que j’ai visité la Fabrique du Temps, à l’été 2021. Ils avaient le sentiment que le potentiel de la Fabrique était sous-exploité. Leur proposition était d’arrêter le quartz. Je les ai regardés avec des grands yeux, le quartz représentait à l’époque 80 % de notre chiffre d’affaires. Finalement, au terme de quelques semaines d’études pour se familiariser avec toutes les complications, et en tenant compte des contraintes business, je suis arrivé à la conclusion que cette montée en gamme était la seule voie pour renforcer et imposer la crédibilité de la Fabrique du Temps. L’enjeu, dans ce lieu, est de mettre en valeur la compétence sans égale des 28 horlogers qui y travaillent, plus que de développer le chiffre d’affaires en produisant plus de montres, mais de facture moins exigeante. Toutes les montres Louis Vuitton sont exclusivement confectionnées ici avec un niveau de qualité inégalé, quel que soit le modèle.
230 personnes travaillent ici. Il faut parfois deux ans pour créer une montre. Envisagez-vous de vous agrandir pour en produire davantage ?
La vocation de l’horlogerie Louis Vuitton n’est pas de contribuer significativement au chiffre d’affaires de la marque ou du groupe. D’autres horlogers – TAG Heuer, Zenith… – ont cette capacité. L’objectif de Louis Vuitton est d’apporter un « nez » créatif à l’horlogerie, ce que d’autres marques n’ont ni les moyens ni le temps de le faire. Dans cet esprit, nous nous attachons au détail, à la minutie, à l’exception, jusqu’à la facture de la moindre roue de nos mécanismes, plutôt que de produire plus de montres. La règle ici est qu’un horloger confectionne une montre du début à la fin.
Chaque pièce est unique, quasiment signée de son créateur, ce qui limite naturellement les volumes. Quand bien même la demande augmenterait fortement, nous ne serions pas en mesure d’y répondre. Et cela fait sens : la quête de la qualité sans limite. Un exemple : la montre de poche Amazonie, exemplaire unique que nous avons vendu il y a quelques semaines. Son mécanisme recèle des roues avec 20 angles rentrants, faits à la main avec un cabron – un petit bout de bois de gentiane et une patte de diamantine. Aucun de nos experts de terminaison ne réussissait à faire de roues comme celles-là jusqu’ici. Nous avons passé un an et demi à faire des essais pour qu’ils puissent atteindre ce geste et ce niveau de qualité. C’est ce genre de détails qui fait la signature de la Fabrique du Temps. Aucune industrie horlogère n’est capable d’en faire autant.
Quelle montre portez-vous ?
Une Spin Time 39.5 avec le bracelet caoutchouc, que j’aime beaucoup.
Êtes-vous collectionneur ?
J’adore l’univers des montres, je me tiens informé des ventes, je chine sur Internet. J’achète peu, pour n’acquérir que les montres qui me plaisent vraiment.
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