On croirait tourner les pages d’un conte : une princesse recluse, un donjon aux murs si épais qu’ils ne laissent rien filtrer. Pourtant, le décor est bien réel, et l’époque sans pitié. Paris, 1793. La Terreur bat son plein : les têtes tombent, mais les idéaux révolutionnaires commencent à s’effriter. Dans le silence de la Tour du Temple, Marie-Thérèse de France – fille survivante de Louis XVI et de Marie-Antoinette – grandit seule, otage de la République. Ainsi commence L’Orpheline du Temple, troisième roman de Victoria Mas.
La romancière nous reçoit un matin chez son éditeur, autour d’un café. Regard noisette rieur et déterminé, voix douce mais assurée : derrière sa retenue élégante, une précision redoutable. Elle raconte la genèse de son roman avec une simplicité désarmante : « J’ai voulu réparer ma propre ignorance. » À Versailles, elle tombe sur le nom de Marie-Thérèse et découvre sa terrible destinée – quatre années de réclusion, de ses 13 à ses 17 ans, dans une cellule froide, après l’exécution de ses parents et la mort de son frère –, une existence effacée par la figure tragique de son illustre mère.
Elle modèle, polit, sculpte la matière
Comme souvent chez Victoria Mas, tout commence avec un lieu. Ici, un lieu disparu, qui se dressait au cœur de Paris, la Tour du Temple, rasée sur ordre de Napoléon en 1808. Pour y entrer, elle plonge donc dans les archives, lit les carnets de Jean-Baptiste Cléry, fidèle valet de Louis XVI, fouille les bibliothèques, parcourt les mémoires de Marie-Thérèse conservées à la BNF. La fiction s’infiltre dans l’histoire et la romancière donne naissance à Joseph, jeune geôlier républicain et personnage principal du roman. C’est à travers ses lettres, adressées à sa tante, que se déploie la narration. Un point de vue inattendu et profondément humain.
« Joseph est comme la France, confie Victoria Mas. Il passe de l’exaltation révolutionnaire au doute. Il pensait bien faire, il croyait en la jusvice populaire. Mais à mesure qu’il observe la jeune princesse, enfermée, silencieuse, il doute. Je voulais incarner les contradictions de l’époque en un personnage. » Le roman épistolaire, d’une grande pudeur, devient alors le théâtre d’une bascule morale, car Joseph « reconsidère ce qu’il croyait juste. Il découvre que la beauté est possible, malgré tout. » Et c’est là que le roman se dérobe à l’histoire.
Pour son auteur, L’Orpheline du Temple est d’abord une histoire d’amour, une rencontre entre deux orphelins, l’une de naissance, l’autre d’idées. « Ce contraste entre la violence du monde et la pureté de leur lien, c’est ce qui m’a touchée. Le beau surgit parfois non pas malgré l’horreur, mais à cause d’elle. Comme un réflexe de survie. »
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Depuis son premier roman, Le Bal des folles, grand succès de librairie dans lequel elle rendait la parole aux femmes internées à l’hospice de la Salpêtrière, jusqu’à Un miracle, où l’attente d’un prodige agitait une communauté bretonne, la romancière tisse une œuvre cohérente : « J’aime les personnages qui traversent une épreuve qu’ils devraient ne pas surmonter. Et qui, pourtant, tiennent. Résistent, se relèvent. » La foi ? La grâce ? Il y a chez Victoria Mas un imaginaire traversé de spiritualité. Victor Hugo n’est jamais loin.
« C’est l’auteur qui m’écrase et m’élève en même temps. Après Les Misérables, je n’ai pas pu lire pendant des semaines. » Elle cite aussi Pierre Loti pour « l’incroyable sensualité de son écriture », et François Mauriac pour « sa précision psychologique ». Quand elle écrit, elle ne lit pas de romans. Trop risqué, trop poreux. À la place, elle écoute du piano en boucle, déambule dans les toiles symbolistes – Puvis de Chavannes, Gustave Moreau, Maurice Denis. « Les images me donnent un souffle que les mots risqueraient d’étouffer », observe-t-elle.
Ces inspirations se reflètent dans son style, fluide et évocateur. L’Orpheline du Temple est un roman très écrit, mais jamais démonstratif. Victoria Mas parle de souffle, de ton, presque comme on parle de musique : « Chaque phrase doit porter la suivante. C’est une question de rythme, d’énergie. » Le travail, lui, est quotidien. « C’est une discipline. J’écris tous les matins. Pas un nombre de mots, mais une scène précise. Si je saute un jour, je perds le fil. » Elle compare l’écriture à une montée escarpée : « Il faut rester à vélo. Trouver un équilibre. Et une fois qu’on l’a, tout tient mieux. » Elle retravaille beaucoup, modèle, polit, sculpte la matière romanesque jusqu’à ce qu’elle trouve sa forme la plus aboutie.
Par-delà l’inconscient collectif
Quant à son statut ? Elle sourit. « Je dis que j’écris des livres. Le mot “romancière” me semble encore un peu trop grand pour moi. J’ai tellement admiré la figure de l’écrivain que j’ai du mal à me l’appliquer. » Pourtant, depuis Le Bal des folles, succès traduit en 25 langues et adapté au cinéma, jusqu’à ce troisième roman, son parcours parle pour elle : celui d’une femme de lettres installée, exigeante, discrète.
Elle se dit très touchée par les retours de ses lecteurs, leurs récits et leurs confidences : « Souvent, les gens ne me parlent pas du livre, mais d’eux. Ce que l’histoire a éveillé en eux. Chacun lit son propre roman. C’est ce que je trouve fascinant. » Avec L’Orpheline du Temple, Victoria Mas continue d’explorer les zones de silence de l’histoire. Elle s’immisce dans les rêves et les symboles de l’inconscient collectif : « Nous sommes des enfants de la Révolution, bien sûr. Mais aussi des héritiers de ce que nous avons abattu. » Dans ce roman, elle ne juge jamais, mais raconte avec délicatesse les oscillations de l’âme et du cœur.
L’orpheline du temple, Victoria Mas, Albin Michel, 176 pages, 19,90 euros.
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