La frontière est presque invisible à cet endroit. Une route à deux voies bordées de sapins, des camions qui ronronnent au loin, un ancien poste de douane à l’abandon. À l’extrême nord-ouest de la Pologne, à une dizaine de kilomètres de Szczecin, Lubieszyn n’est qu’un petit village coincé entre les forêts de pins et la nationale 10, face à la ville allemande de Löcknitz. À peine éclairée par la lueur jaune des lampadaires, la Pologne commence là, marquée par un panneau bleu étoilé et des rubans rouges et blancs flottant au vent.
Dans ce théâtre d’ombres, la forêt tient son rôle, compacte et muette, tandis que la frontière devient une scène où se joue la crédibilité de l’État. Sur le bas-côté, ils sont une soixantaine, debout dans le vent frais de juillet, formant une colonne silencieuse. Des hommes, jeunes pour la plupart, encapuchonnés, lampes torches en mains, certains avec des brassards rouges et blancs où on lit « Obrona Granic » : « Défense des frontières ». Depuis fin juin, ces « patrouilles citoyennes », composées souvent de plusieurs centaines d’hommes, se relaient aux abords des routes frontalières avec l’Allemagne.
Ces vigies improvisées, surgies de la forêt, se sont invitées dans la tiédeur estivale comme un orage prêt à éclater sur Donald Tusk, le Premier ministre. Depuis janvier, Berlin a déjà refoulé plus de 8 000 migrants vers la Pologne et la République tchèque, dont 207 pour la seule journée du 29 juin, selon la Bundespolizei. Dans la nuit, des minibus allemands s’arrêtent au bord de la route, des policiers déposent des hommes et des familles sous escorte, puis repartent aussitôt vers l’ouest. Dans la pénombre, ces silhouettes hésitantes avancent de quelques pas avant d’être encerclées par les Polonais en noir. Et la police des frontières polonaise, débordée, finit par intervenir pour éviter les bagarres.
44 % des Polonais soutiennent les patrouilles
Le gouvernement de Tusk, sommé d’agir, a fini par reprendre la main. Le 1er juillet, après plusieurs nuits d’incidents, le Premier ministre a annoncé que Varsovie rétablira des contrôles à ses frontières à compter du 7 juillet, jusqu’au 5 août, sur 47 points de passage avec l’Allemagne et la Lituanie. « Notre patience a des limites », a-t-il lancé. Mais le président de la Plate-forme civique a aussi dénoncé ces patrouilles : « Les frontières sont gardées par la garde des frontières et par la police, pas par des amateurs armés de bâtons. » L’État a ouvert deux enquêtes pour « entrave au travail des autorités » et « mise en danger ».
À l’origine de ce mouvement, Robert Bakiewicz, une figure nationaliste bien connue dans le pays. « Nous ne pouvons rester les bras croisés face à ce danger mortel pour nos familles », martèle-t-il. Mâchoire carrée, regard dur, l’ancien leader des Marches de l’indépendance s’est mué en chef de file de ces citoyens vigiles équipés de drones de surveillance thermiques « pour que la nuit ne soit plus un avantage pour les passeurs ». Chacun de ses discours est un combat contre les « élites lâches », contre « l’invasion », contre « l’Europe qui nous dévore ». Dans la forêt de Lubieszyn, il arrive souvent le premier et repart le dernier. On le voit en gilet jaune donner des ordres, rassurer les jeunes, invectiver les journalistes et défier les policiers.
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Ses patrouilles bénéficient d’un soutien décisif à défaut d’être inattendu. Le conservateur Karol Nawrocki, président élu depuis mai (il sera investi en août), a pris la parole, sur la chaîne Polsat News, pour saluer ses actions : « Je tiens à remercier tout le monde, M. Bakiewicz en tête, pour avoir rempli les fonctions de l’État que le gouvernement actuel ne peut assumer. » Ces mots ont relancé la polémique à Varsovie. À la Diète, les ministres centristes ont dénoncé un « encouragement à la milice », tandis que la droite applaudissait. Dans un sondage publié par le quotidien Rzeczpospolita, 44 % des Polonais soutiennent les patrouilles et 62 % approuvent le rétablissement des contrôles.
Ces marches citoyennes révèlent crûment la fracture qui s’élargit entre Varsovie et Berlin – depuis septembre 2024, la politique de refoulement allemande empoisonne les relations bilatérales. Elles soulignent aussi le divorce entre l’État polonais et une population de plus en plus frondeuse : incapable de tenir sa frontière, le pouvoir a été humilié par des militants bien plus organisés sur le terrain. Dans la forêt, les patrouilles poursuivent leurs rondes malgré la fermeté affichée de Tusk. À la lisière, Nawrocki, en embuscade, savoure l’égarement de son adversaire et futur Premier ministre.
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