Le JDD. Pensez-vous qu’un jour, la Nouvelle-Calédonie puisse devenir une nation à part entière, avec un destin propre ?
Thomas Piednoel. Tout dépend de ce que l’on entend par « nation à part entière ». Si cela signifie une République souveraine, indépendante, autosuffisante, alors non : ni la géographie, ni la démographie, ni l’économie ne le permettent. Mais si l’on parle d’une identité forte, d’un destin spécifique, d’une organisation adaptée au pluralisme calédonien, alors oui : la Nouvelle-Calédonie existe déjà comme entité originale. Ce qu’elle attend, ce n’est pas de naître, mais qu’on la reconnaisse enfin pour ce qu’elle est : une terre française à identité multiple, loyale, mais épuisée par l’ambiguïté postcoloniale dans laquelle nous sommes enfermés depuis trente ans.
L’archipel vit aujourd’hui sous perfusion des aides financières de Paris. La Nouvelle-Calédonie peut-elle espérer un jour retrouver une autonomie économique ?
Il faut être clair : nous avons une économie de dépendance, en faillite technique, où l’État français est à la fois banquier, assureur et distributeur. Cela ne peut plus durer. La reconstruction économique de la Nouvelle-Calédonie doit passer par une baisse des dépenses publiques de fonctionnement, un plan de redressement lucide, des réformes fiscales majeures, une révision du secteur public et une relance de l’investissement privé. Le redressement est possible. Mais il suppose qu’on arrête de financer l’illusion, de subventionner la parole, et qu’on accepte une hiérarchie des priorités fondée sur la valeur produite, pas sur les clientèles.
Les indépendantistes kanaks réclament le transfert de compétences régaliennes comme la sécurité et la justice. L’accord de Nouméa est-il mort et enterré ?
La suite après cette publicité
L’accord de Nouméa est épuisé politiquement. Il a tenu vingt-cinq ans. Il a offert une trajectoire. Il a été respecté, malgré une administration majoritairement fonctionnarisée, une économie sous perfusion et un paysage politique déchiré. Trois référendums ont eu lieu. La majorité a choisi de rester française. Il est temps d’en tirer les conséquences. La France ne peut pas rester éternellement dans la posture du « pas encore » ou du « peut-être plus tard ». Ce n’est pas à l’État d’imaginer un destin aux peuples : c’est aux peuples de choisir. Et ils ont choisi.
Manuel Valls a voulu marcher dans les pas de Michel Rocard et de Lionel Jospin en mai dernier, avec moins de succès. La stratégie du ministre des Outre-Mer était-elle la bonne malgré tout ?
Elle était habile mais anachronique. Michel Rocard a désarmé une guerre civile. Lionel Jospin a posé une transition. Manuel Valls arrive dans un contexte d’insurrection ethno-politique, avec un territoire ruiné et une société fracturée. On ne soigne pas une fièvre avec des archives. Manuel Valls pense qu’en renvoyant tout à 2040, on achète la paix. Mais on ne peut pas pacifier durablement sans dire à chacun ce qu’on attend de lui. Ni les loyalistes ni les indépendantistes ne savent aujourd’hui sur quoi ils doivent bâtir leur avenir. C’est là le vrai danger.
« Si l’on cède à l’idée d’un État indépendant associé, alors une grande partie des Calédoniens pro-France partiront »
L’archipel calédonien est convoité par des puissances étrangères qui y déploient de puissantes ingérences. La France est-elle encore suffisamment puissante pour le défendre ?
La France a encore les moyens militaires de défendre la Calédonie, mais elle hésite à défendre sa propre parole. Et c’est là le problème. La géopolitique ne pardonne pas les États flous. Dans un monde où la Chine, la Russie ou même l’Azerbaïdjan avancent leurs pions, on ne peut pas dire : « Nous sommes là… mais nous ne savons pas pourquoi. » La Calédonie n’est pas une île exotique du Sud à décorer. C’est un avant-poste stratégique, un test de crédibilité pour la France dans le Pacifique. Il est temps d’assumer que défendre un territoire, c’est aussi affirmer une ligne politique.
Dans l’éventualité d’un accord d’indépendance-association de la Nouvelle-Calédonie, redoutez-vous une guerre civile ou, plus simplement, l’exil massif des Caldoches ?
La guerre civile est un mot trop fort. Mais l’exil, oui. Si l’on désarme symboliquement la République en cédant à l’idée d’un État indépendant associé, alors une grande partie des Calédoniens pro-France partiront, lentement ou rapidement. Ils n’ont pas vocation à vivre dans un pays qui les traite comme des intrus historiques. Ce qui s’annonce, c’est une forme d’apartheid doux, où chacun vivra dans son monde. Il faut en sortir par le haut, par une reconnaissance mutuelle assumée, structurée, équitable. Pas par une fiction où tout le monde ment à tout le monde.
Source : Lire Plus






