C’est la première fois qu’un journaliste est autorisé à y pénétrer. Officiellement lancée en 2017, l’Agence nationale des techniques d’enquêtes numériques judiciaires (ANTENJ) se fait discrète. Et pour cause, c’est elle qui centralise 90 % des interceptions de communications de tous les services d’enquêtes français. DGSI, sections de recherche, enquêteurs de la PJ, ils sont des milliers, chaque jour, à requérir la mise sur écoute de leurs cibles. Un travail de fourmi, assuré par 81 agents chevronnés, allant du magistrat à l’ingénieur spécialisé. Ce n’est donc pas étonnant si Gérald Darmanin a choisi de leur rendre visite jeudi ; le garde des Sceaux ayant fait de la lutte contre le crime organisé la priorité de son agenda.
Juchés à l’un des étages du Millénaire, cette annexe de la Place Vendôme située dans le 19e arrondissement de Paris, les hommes et les femmes de l’ANTENJ s’affairent : les appels téléphoniques fusent et les dossiers s’empilent sur les bureaux. Leur job est ultrasensible et souvent classifié, ils doivent administrer les requêtes de la plateforme nationale des interceptions judiciaires (PNIJ) ; un gigantesque système de données au sein duquel transitent des milliers de SMS, MMS, appels téléphoniques ou autres échanges sur les réseaux sociaux. « En moins de trois minutes, on est capables de mettre la ligne téléphonique de quelqu’un sur écoute », assure un cadre de l’agence.
Sous la houlette de Jean-Julien Xavier-Rolai, nommé à la tête de l’agence en 2020, l’ANTENJ a pris une dimension nouvelle. Doublement des effectifs, hausse massive du budget – 40 millions d’euros en 2025 – et multiplication des demandes, puisqu’au quotidien, c’est près de 11 000 interceptions judiciaires qui transitent par ses bureaux. « Une petite révolution administrative », commente le directeur auprès du JDD, fier d’être à la tête d’« une agence efficace et pleinement souveraine ». Gérald Darmanin, lui, se félicite d’une « économie de 572 millions d’euros [effectuée] entre 2010 et 2024 » grâce à la PNIJ. Avant sa création, le ministère de la Justice faisait appel à des opérateurs privés pour ses interceptions judiciaires. « Un coût abyssal et un potentiel risque de fuites », jure un cadre de l’agence. Pour plus de souveraineté, la plateforme de la PNIJ est hébergée par Thales, la pépite de la défense française.
Seul obstacle, les applications de communication chiffrées
Derrière un parterre de chiffres vertigineux – plus de 30 000 MMS interceptés, 40 200 mesures de surveillance en cours, 3 500 000 réquisitions effectuées en 2024 – se cache un outil de plus en plus sophistiqué et à l’efficacité redoutable. En témoigne une affaire remontant à mai dernier, qu’un enquêteur tient à prendre en exemple. Le père d’un entrepreneur en cryptomonnaies est kidnappé, séquestré et torturé à des fins de rançon. Son fils, à l’étranger, s’empresse de revenir en France pour discuter avec les ravisseurs. Les agents de l’ANTENJ en profitent pour tenter d’identifier les kidnappeurs. À l’aide d’un logiciel maison, ils parviennent à identifier une adresse IP utilisée par les malfaiteurs, détectée lors d’une « conversation téléphonique entre le fils de la victime et les suspects ».
Le signal est là, les enquêteurs se mettent au travail. À force d’analyses, ils parviennent finalement à géolocaliser les ravisseurs et transmettent leurs données aux hommes de la Brigade de répression du banditisme (BRB), qui procéderont à l’interpellation des preneurs d’otages. « C’est un bel exemple de la rapidité avec laquelle nous sommes capables de récolter des données, de les analyser et d’en déduire les indices indispensables à la résolution d’une enquête », explique un gendarme rattaché à l’ANTENJ. Une ressource précieuse, également plébiscitée lors de la traque de Mohamed Amra où, selon nos informations, près de 70 000 réquisitions judiciaires ont été mises en place.
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Seul obstacle aux techniques d’interception, les applications de communication chiffrées, comme Signal ou Telegram. Mais la situation évolue. « Nous sommes en mesure de capter les métadonnées des communications échangées sur ces plateformes », détaille un enquêteur. Autrement dit, si les agents ne sont pas toujours en mesure d’accéder aux contenus des échanges cryptés, ils peuvent savoir qui communique avec qui, à quelle heure, dans quel lieu… « On travaille en arborescence, en multipliant les faisceaux d’indices jusqu’à trouver l’élément de preuve qu’il nous faut », glisse un enquêteur, désireux de rappeler que « l’anonymat total n’existe pas ».
Si la direction de l’agence assure ne pas verser dans la « surveillance de masse », le ciblage des communications ne fait qu’augmenter. Rien que l’année dernière, les interceptions de données numériques ont augmenté de 100 %. Preuve d’une numérisation grandissante des activités criminelles et de la course technologique à laquelle se livrent autorités et malfaiteurs ; dans un monde où chaque jour apporte son lot d’innovations techniques.
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