Ils ne se quittent plus. Deux ans après leur collaboration sur Beau Is Afraid (2023), le réalisateur Ari Aster et l’acteur Joaquin Phoenix se retrouvent pour Eddington, et insistent pour donner leurs interviews ensemble. Une manière de se soutenir, étant tous les deux timides et introvertis, mais motivés pour défendre ce film singulier, dont l’action se déroule durant la pandémie de 2020 dans une ville du Nouveau-Mexique, où le shérif et le maire s’affrontent pour assurer la sécurité de leurs concitoyens. En compétition au dernier Festival de Cannes, dont il est reparti bredouille, cet ovni n’a pas manqué de déchaîner les passions, en ravivant le (mauvais) souvenir de l’arrivée du Covid-19 dans nos vies, du confinement, du port du masque obligatoire, du protocole sanitaire et même de l’hystérie collective qui régnait alors sur les réseaux sociaux.
« J’ai attaqué l’écriture du scénario en proie à la peur en mai 2020, confie Ari Aster. Il fallait absolument que je m’empare du sujet, pour retranscrire ce dont j’étais témoin avec exactitude et précision. Je voulais refléter à l’image tout ce que je voyais, j’entendais et j’éprouvais au cours de cette période de sidération absolue, que le travail me permettait de surmonter. Le contexte était paradoxal : on a affronté l’événement ensemble et séparément car on était isolé, chacun cloîtré dans son domicile. »
De son côté, Joaquin Phoenix a pris du recul. « Mon expérience a été sensiblement différente puisque j’ai accueilli mon premier enfant [le 18 mai 2020 avec sa compagne Rooney Mara, NDLR], admet-il. En dépit du virus, je devais assumer. J’ai connu l’hôpital alors qu’il était en tension et au bord de la rupture. Je fuis internet, je me porte mieux sans. Mais c’était intéressant que les gens s’en servent pour se réunir et échanger quand ils ne pouvaient pas le faire physiquement. Cela m’a insufflé de l’espoir. »
« J’ai attaqué l’écriture du scénario en proie à la peur en mai 2020 »
Une touche d’optimisme saluée par Ari Aster, qui confesse souffrir d’anxiété, en particulier face à ce que nous sommes devenus suite à cette crise internationale. Eddington condense la somme de ses préoccupations liées aux États-Unis : le conspirationnisme, les fake news, les suprémacistes blancs, le racisme, les émeutes, le vandalisme, les violences policières, les fusillades, l’intelligence artificielle. Le tout dans une ville de campagne à feu et à sang, au bord de l’abîme, qui perd la raison et le contrôle, au point de déraper dans la guerre civile. « On vit dans une époque où personne ne parvient plus à distinguer ce qui est réel ou pas, explique-t-il. Cette situation résulte d’une mutation qui s’est enclenchée au cours des vingt dernières années, a été exacerbée par le Covid et a abouti à instaurer une ère de l’hyper-individualisme, ayant renoncé à ce qui constituait la clé de voûte des démocraties libérales : le lien social, qui a été définitivement rompu. Notre manière d’appréhender l’autre a radicalement changé. »

Il souhaitait refléter ce qui se passe en Amérique aujourd’hui sans diaboliser ni faire preuve d’angélisme vis-à-vis des deux camps qui se défient. « J’ai accordé autant de poids à chaque instrument dans cet orchestre cacophonique, poursuit-il. Chacun est dans sa bulle de certitudes, prisonnier d’un système s’appuyant sur des contenus relayés par des individus qui partagent les mêmes opinions, convictions, valeurs et idéologies que lui. En fin de compte, quelles que soient nos divergences, nous devons réapprendre à dialoguer les uns avec les autres. La puissance des nouvelles technologies et de la finance nous a maintenus chacun dans son couloir de nage, mais nous sommes tous dans la même galère. Nous savons pertinemment qu’il y a un problème. »
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Il pointe du doigt « une ironie pernicieuse, dangereuse et suffocante qui favorise le détachement et l’éloignement quand il faudrait privilégier l’engagement, la solidarité et le rapprochement ». Il prie pour que le phénomène soit bientôt endigué. « À l’heure actuelle, les craintes sont amplifiées et les populations paralysées, dit-il. Je me sens tout aussi impuissant, mais je continue d’envisager l’avenir avec confiance. » Ce qui se traduit par un humour salvateur dans un récit sombre, véhiculé par Joaquin Phoenix à l’aise dans son rôle de shérif halluciné qui disjoncte. « Heureusement que les autres interprètes envisagés avant moi n’étaient pas disponibles, plaisante-t-il. Sérieusement, après Beau Is Afraid, j’avais très envie de renouer avec Ari Aster. C’était encore mieux la deuxième fois ! J’apprécie son investissement, il met les mains dans le cambouis. Il connaît par cœur toutes les répliques et comprend à la perfection la psychologie de ses personnages, leurs gestes et leurs mimiques. Si on est bloqué, il propose une solution. Et il reste ouvert aux suggestions. »
Ce dernier rebondit : « En général, les comédiens n’interviennent pas par rapport au scénario, à tort. Je les encourage à m’interrompre s’ils ont des questions, si quelque chose leur trotte dans la tête. Ainsi, je fais un pas de côté, ce qui est bon pour le film. L’essentiel est de conserver de la spontanéité, que le résultat à l’écran n’ait pas l’air strictement planifié, voire calcifié. »
Un lieu de tournage où l’on « pourrait tranquillement attendre la fin du monde »
Le tournage a eu lieu à Truth or Consequences, petite localité du comté de Sierra, au Nouveau-Mexique, comptant 6 000 âmes. Un nom prédestiné pour accueillir Eddington. « Il y avait une atmosphère qui n’existait nulle par ailleurs, se rappelle Ari Aster. Darius Khondji, mon chef opérateur, répétait que ce lieu le fascinait et qu’il pourrait tranquillement y attendre la fin du monde ! »
Eddington ★★★
En mai 2020, à Eddington, une petite ville du Nouveau-Mexique, le shérif conservateur Joe Cross a pour mission de maintenir l’ordre alors que la population est frappée de plein fouet par une pandémie mondiale. Déçu par l’inaction du maire progressiste Ted Garcia, il décide de se présenter aux élections municipales pour le remplacer. La guerre entre les deux hommes est déclarée, mettant le feu aux poudres et montant les habitants les uns contre les autres… Pour son quatrième long métrage, l’inclassable Ari Aster se situe à la croisée des genres, entre western, satire politique et polar, dans un climat paranoïaque et complotiste. La situation dégénère, la rivalité engendre une escalade de la violence pour obtenir le pouvoir et assouvir au passage sa vengeance. Le réalisateur et scénariste donne sa vision sans concession de l’Amérique contemporaine en narrant l’action cinq ans auparavant, orchestrant avec audace et détermination le spectacle féroce d’une bourgade sans histoire qui bascule irrémédiablement dans le chaos. Le duel entre les comédiens, Joaquin Phoenix et Pedro Pascal, au mieux de leur forme, fait des étincelles dans ce récit complexe, dense et totalement imprévisible. De quoi oublier quelques longueurs.
D’Ari Aster, avec Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Emma Stone. Austin Butler. 2 h 25. Sortie mercredi.
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