Une mince incertitude planait sur Tadej Pogacar, triple vainqueur du Tour de France, au matin de la première véritable étape de montagne du Tour de France. Ne pâtirait-il pas de la chute dont il a été victime dans le final hier ? Le Slovène a levé les doutes une fois pour toutes en plaçant une accélération meurtrière et définitive, à un peu plus de 12 kilomètres de l’arrivée. Le groupe des favoris venait à peine d’entamer la montée d’Hautacam (13,5 km à 7,8 %), à un train d’enfer qui avait déjà sacrément écrémé les troupes et sonné le glas des ambitions de Remco Evenepoel, contraint de monter à son train en second rideau.
Pogacar n’a même pas pâti de l’absence de ses coéquipiers : Joao Almeida a quitté la course dimanche, mal remis d’une chute, Adam Yates n’a même pas pu prendre son relais aujourd’hui, et Jhonatan Narvaez s’est chargé de l’ultime rampe de lancement pour son leader UAE… L’Équatorien, dans une attitude et un rythme qui rappelaient les démarrages de Richie Porte au plus fort de la domination Sky pour lancer son leader Chris Froome, a jeté ses derniers watts… Et quand il s’est écarté, Pogacar pouvait accélérer, sans même avoir besoin de sortir Jonas Vingegaard de sa roue : à l’agonie, son plus grand rival en avait déjà disparu. Le Danois préférait se mettre à son train, limitant l’écart à une dizaine de secondes pendant quelques hectomètres, mais devant, Pogacar en remettait une couche, et s’envolait irrémédiablement.
Il avait dépassé le valeureux Bruno Armirail (AG2R-Decathlon) qui, sur des routes qu’il connaît par cœur, avait signé une descente virtuose pour s’échapper de l’échappée… Le terme n’est pas exagéré tant les fuyards du jour étaient nombreux : ils étaient près d’une cinquantaine à avoir initialement tenté leur chance aujourd’hui – dont Lenny Martinez, dépossédé par le vainqueur du jour de son maillot à pois, mais qui le portera toujours demain par procuration. Bruno Armirail avait deux minutes d’avance lors de la traversée d’Argelès-Gazost, au pied de l’ascension finale, mais ce matelas qui paraissait déjà bien maigre a fondu en à peine 3 kilomètres. En guise de consolation, il a reçu les félicitations d’Emmanuel Macron, fidèle aux étapes pyrénéennes et invité du Tour de France aujourd’hui, et le trophée de combatif du jour.
Revanchard et intouchable
Tadej Pogacar avait été maté par Jonas Vingegaard, qui s’était appuyé sur un Wout van Aert de gala, en 2022, dans la fournaise et les rudes pourcentages d’Hautacam. De quoi nourrir son désir de revanche, comme il l’avait fait lors du dernier Critérium du Dauphiné pour laver l’affront dans la côte de Domancy, théâtre de la gifle monumentale infligée par son rival danois en 2023, lors du contre-la-montre de Combloux. Peut-être faut-il y voir une explication à sa démonstration implacable, avec cette ascension aux airs de coup de massue fatal. Signalons qu’au chronomètre, le Slovène s’est approché à seulement 32 secondes du record établi par Bjarne Riis en 1996 – plus qu’entaché de suspicion… Les comparaisons entre des époques et étapes aux profils différents ayant leurs limites, l’indication ne sert qu’à situer l’ampleur de la performance, du même ordre que la démonstration de force du plateau de Beille l’an dernier, du même Pogacar.
Vingegaard, visage marqué, allure crispée, n’a pu que limiter les dégâts, concédant 2’10 (et 4″ de bonifications), malgré une performance très solide, puisque si Florian Lipowitz (Red Bull-Bora) est sur ses talons à 23 secondes, les suivants, Tobias Johannessen (Uno-X) et Oscar Onley (Picnic – PostNL) sont à 50 secondes, et tous les autres loin derrière. C’était un sauve-qui-peut général : Ben Healy, le maillot jaune, avait été décramponné dès la première grande ascension de ce Tour, col du Soulor (1e catégorie), disant adieu à sa tunique de leader. Matteo Jorgenson, lieutenant de Jonas Vingegaard, était lui aussi lâché, mais s’accrochait pour limiter la casse – il dégringole toutefois de cinq places au général. Kévin Vauquelin (Arkea-B&B), un temps distancé, s’arrachait pour retrouver sa place parmi les meilleurs et réalisait à son échelon une ascension finale remarquable : le jeune rouleur-puncheur français, qui veut profiter de ce Tour de France pour s’étalonner en haute montagne et au classement général, n’a pas encore craqué. Alors qu’il aurait pu tout perdre aujourd’hui au général, voilà une journée de gagnée, une place aussi, puisque le voilà cinquième, et le droit de continuer à s’accrocher, alors que le menu reste copieux.
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La messe est dite ?
Au classement général, la messe est dite. La bataille pour la troisième place du podium et le maillot blanc reste incertaine, mais c’est à peu près tout. Pour le reste, tout peut encore arriver, bien sûr, mais on ne voit pas bien sur quel terrain la suprématie de Pogacar pourrait être contestée… « À la pédale » tout du moins. Un coup tactique ? Son équipe a paru aussi dominatrice et difficile à manœuvrer… Un coup du sort ? Tout est encore possible jusqu’aux Champs-Élysées. « Le Tour est encore long », dit l’adage employé par les prudents, les attentistes ou les moins vernis par le sort, qui espèrent voir la roue tourner. On l’emploie habituellement pour se rassurer, mais il risque en effet de sembler bien long aux coureurs qui regagnaient les bus de leur équipe les traits tirés, à Argelès-Gazost, ce soir, lestés du joug impitoyablement infligé et de quelques illusions envolées. Ils n’ont plus que des accessits, voire des miettes à jouer… Et le contre-la-montre de 13 kilomètres qui s’offre à eux demain, qui consiste pour l’essentiel à grimper à Peyragudes (8 km à 7,9 %), risque d’enfoncer le clou. Et même ceux qui n’ont rien à y jouer vont devoir s’employer, ne serait-ce que pour rentrer dans les délais… qui seront très probablement calculés sur la base d’une nouvelle performance de Tadej Pogacar, décidément d’un autre monde.
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