Le JDD. L’architecture budgétaire présentée par François Bayrou est-elle à la mesure des enjeux budgétaires et économiques ?
Patrick Martin. Les chiffres se suivent et se ressemblent : la France n’a plus de croissance, le marché de l’emploi se dégrade et va continuer de se dégrader. Et, peut-être plus préoccupant : l’investissement des entreprises baisse de façon continue depuis deux ans et demi. Outre les conséquences directes sur la dégradation des finances publiques, les indicateurs économiques attestent d’un décrochage progressif de la France par rapport à beaucoup d’autres pays européens.
« La France est un des pays où les plus aisés payent le plus d’impôts »
En dépit de l’inertie de l’Union européenne, certains pays se portent mieux que nous à tous égards, et leurs finances publiques sont beaucoup plus saines ou, dans le cas de l’Italie ou du Portugal, se redressent très vite.
Si l’on prend les chapitres les uns après les autres, le plan d’économies de la dépense publique est-il suffisant ?
Le cercle vertueux s’enclenche tardivement. Je rappelle que l’année dernière, les frais de personnel de l’État ont augmenté de 6,7 %, soit 7 milliards d’euros, ce qui, pour nous, entrepreneurs, ou pour les ménages, est une forme de provocation. Cela démontre que la gestion de l’État était hors contrôle jusqu’à présent. Elle ne peut tout simplement plus le demeurer.
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De la même manière, la Cour des comptes établit qu’il y a 8 milliards d’euros de prestations sociales qui sont mal fléchées. C’est assez glaçant en matière de maîtrise de la situation de la part des pouvoirs publics. La reprise en main est donc un préalable. Viennent ensuite les économies. La principale mesure réside dans l’instauration d’une année blanche. Ce n’est certes pas la solution la plus inventive mais, au regard de l’urgence et de la criticité de la situation, il faut en passer par là. Cela ne doit pas nous exonérer pour la suite de nouvelles mesures d’économies structurelles !
Pour la deuxième année consécutive, les hauts revenus vont devoir s’acquitter d’une contribution dite « exceptionnelle », mais qui s’installe. Cela ne risque-t-il pas de les faire fuir ?
Je comprends que le gouvernement soit soucieux d’afficher une forme d’équité au regard des efforts réels demandés à d’autres catégories de la population. Mais je ne perds pas une occasion de le dire au Premier ministre : il faut être très précautionneux en la matière. Commençons par crever la baudruche selon laquelle la France serait particulièrement inégalitaire en matière de fiscalité. On entend souvent dire que « les très riches payent moins d’impôts que les classes moyennes ou les classes populaires ». C’est faux. La France est un des pays dans lesquels les plus aisés payent le plus d’impôts. 13 % de l’impôt sur le revenu est assuré par les 0,1 % de Français les plus riches. Soyons rationnels et objectifs pour un débat plus sain. Dès lors, qu’il faille lutter contre des cas de suroptimisation fiscale, pourquoi pas ?
Mais il faut être très attentif à ce que les investisseurs ne se détournent pas de la France ! Je parle ici des investisseurs professionnels, mais également des investisseurs particuliers, des fortunes personnelles ou familiales qui contribuent au financement de l’activité économique et à la création de nombreuses entreprises. À cet égard, la fameuse « taxe Zucman » serait un repoussoir extraordinaire pour les gens qui ont de l’argent et qui investissent, ce dont le pays a grandement besoin. Rappelons que des mieux-disants fiscaux se développent à nos portes : le forfait fiscal italien est, par exemple, une pompe aspirante extraordinaire. La progression continue du prix de l’immobilier de standing à Milan atteste de son attractivité, au point que la cité italienne est aujourd’hui plus chère que Londres !
À gauche, certains dénoncent l’ampleur des aides qui bénéficient aux entreprises : 211 milliards d’euros. Que leur répondez-vous ?
D’abord, je conteste les chiffres : en brandissant ces 211 milliards, on mélange des carottes et des navets. À titre d’exemple, les taux de TVA à taux réduit dans le bâtiment ou dans la restauration bénéficient in fine aux consommateurs, pas aux entreprises. Si l’on se concentre sur les aides en tant que telles, le chiffre juste est autour de 108 milliards d’euros, soit près de deux fois moins ! Or ils ne réduisent que très partiellement les prélèvements obligatoires imposés aux entreprises dans notre pays, bien supérieurs, allègements déduits, à ceux que subissent leurs concurrentes étrangères. Par rapport à l’Allemagne, entre les impôts de production et les charges sociales, il y a un différentiel de compétitivité de l’ordre de 100 milliards d’euros à notre détriment ! J’ajoute que ces aides aux entreprises ne bénéficient pas aux actionnaires.
« Notre PIB par habitant est aujourd’hui inférieur à celui de l’Italie »
Si elles étaient supprimées, cela aboutirait à un effondrement en matière d’investissement et en matière d’emplois. Qu’il faille faire un travail de rationalisation dans le maquis des 2 200 aides recensées pour en évaluer l’efficacité, mais aussi le bénéfice pour les entreprises qui croulent parfois sous des monceaux de formulaires et règlements, sans aucun doute. Mais là encore, soyons précautionneux et ne disons pas n’importe quoi.
Le Premier ministre a présenté un volet compétitivité et travail. Répond-il aux attentes des entrepreneurs ?
Nous sommes très en phase avec le slogan : « En avant la production ! ». Cela pointe le problème fondamental de notre pays : nous ne produisons pas assez. Nous en sommes réduits, chaque jour, à gérer un peu plus la pénurie. Notre PIB par habitant est aujourd’hui inférieur à celui de l’Italie. Il y a vingt ans, nous étions sur un pied d’égalité avec l’Allemagne. Aujourd’hui, le pouvoir d’achat des Allemands est de 15 % supérieur au nôtre. Enfin, celui des Américains, au début des années 2000, était au même niveau que celui des Français.
Il est aujourd’hui de 70 % supérieur au nôtre. C’est énorme. La production de richesse est le nœud gordien de notre anémie économique. Nous devons, avec les organisations syndicales, poser l’orientation vers laquelle mener le modèle productif français. Certains sont partisans de la décroissance : si on suit leur cap, il faut en tirer les conséquences et accepter que l’on soit moins payés, que nos retraites soient plus basses, que notre protection sociale soit moins étendue. Pour sa part, le Medef ne se résigne pas à cet appauvrissement : nous défendons un modèle de croissance responsable.
Le Premier ministre vous a-t-il rassuré sur l’effort de production ?
La production repose sur deux piliers : le travail et l’investissement. Or le Premier ministre a oublié le second. Nous, entrepreneurs, investisseurs, restons sur notre faim en matière de stimulation de l’investissement. Il faut reprendre la trajectoire de baisse des impôts de production, en particulier la suppression de la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises (CVAE), qui nous a été promise, votée dans la loi de finances 2023, mais jamais mise en œuvre [cette taxe rapporte encore 4,5 milliards d’euros à l’État, NDLR]. Dans le même temps, les Allemands viennent d’annoncer 46,5 milliards d’euros par an d’aide aux entreprises sur un dispositif purement fiscal. Cela va donner un coup de fouet extraordinaire à l’investissement outre-Rhin. Le puissant levier de l’investissement des entreprises est le chaînon manquant du plan du Premier ministre.
Vous pointez aussi l’absence de réponse à la crise du logement, qui plombe aussi le secteur productif de plusieurs manières.
La production de logements en France est retombée à son niveau de 1955 alors que le pays comptait 17 millions d’habitants en moins. Elle a baissé de 80 % en trois ans. Cela touche directement tous les professionnels de la filière, le bâtiment, les promoteurs et les entreprises. Cela touche aussi le pouvoir d’achat, la pénurie augmentant le prix de l’immobilier.
« N’oublions pas que la Nouvelle-Calédonie, c’est la France »
Cela frappe enfin les chômeurs qui refusent des opportunités professionnelles parce qu’ils ne peuvent pas se loger à proximité du lieu de l’emploi qui leur est proposé. Je pèse mes mots, nous sommes face à un problème de paix civile. C’est une bombe à retardement à mèche courte. À ce stade, Bercy bloque sur le dispositif de « bailleur privé » qui se substituerait à la loi Pinel, dont le gouvernement estime que c’était un gâchis d’argent public. Or, depuis que le dispositif Pinel a été débranché, les mises en chantier s’effondrent.
La question de la quantité de travail est également posée, au travers de la suppression de jours fériés ou de congés payés. Quelle est votre religion en la matière ?
Je répondrais en évoquant la nécessité d’augmenter le taux d’emplois des seniors et des jeunes. Le dernier rapport de l’Insee montre que l’emploi des 60-64 ans augmente fortement, du fait de l’horizon de l’application du report de l’âge de départ en retraite. Si nous atteignions le taux d’emploi des Pays-Bas, notre déficit serait réduit à zéro.
Donald Trump annonce une hausse des droits de douane sur les produits européens, l’Union européenne menace d’infliger 72 milliards de pénalités aux produits américains. Est-ce la bonne réponse ?
L’effondrement des règles de l’OMC, qui régissaient jusque-là le commerce international, est une catastrophe pour tout le monde, pour les Européens, mais aussi pour les Américains. Je pense qu’il ne faut pas surréagir aux annonces américaines. Pour autant, nous et nos homologues européens, les Italiens, les Allemands, les Espagnols, sommes très demandeurs que l’Europe, sans excès verbaux, se prépare effectivement à des mesures de riposte tarifaires ou non tarifaires.
Parce qu’à la fin, les premières victimes de ces mesures seront les Américains eux-mêmes, qui paieront plus cher des produits qu’ils continueront d’importer, avec à la clé un risque de redémarrage de l’inflation. J’ajoute que dans le même esprit, il faut prendre des mesures équivalentes avec la Chine, qui est au moins aussi menaçante que les États-Unis. Et il y a tout lieu de penser qu’avec elle, la bataille sera beaucoup plus durable : il n’y a pas d’élections de midterms en Chine en novembre 2026, il y en a aux États-Unis. La menace chinoise est beaucoup plus structurelle.
Pour résister, l’Europe doit accroître sa compétitivité. Ursula von der Leyen en a pleinement conscience, mais comme souvent avec l’Europe ça n’avance pas assez vite. Typiquement, des mesures correctives ont été prises pour l’automobile, mais elles ne vont pas assez loin. Des mesures sont annoncées pour le secteur de la chimie, mais à nouveau, il faut aller beaucoup plus vite et beaucoup plus fort. Lorsque nous perdons des secteurs industriels entiers, comme ça été le cas pour la sidérurgie, nous les perdons sinon pour toujours, en tout cas pour très longtemps.
Ce qui sera détruit ne sera pas réparé, et cela vaut pour nos commerces. Les entreprises de vêtements, de décoration… sont aujourd’hui concurrencées par la Chine, d’où la nécessité – comme l’a annoncé François Bayrou – de taxer sans attendre les petits colis en provenance des plateformes asiatiques. Enfin, il faut une fois encore crever une baudruche : celle de l’hostilité aux accords de libre-échange. L’accord CETA conclu il y a sept ans avec le Canada démontre, chiffres à l’appui, l’énorme bénéfice qu’en retire notre économie, y compris l’agriculture. S’il faut apporter des corrections au Mercosur, faisons-le, notamment pour l’élevage. Mais cela tient de la virgule ! Si on ne peut plus commercer avec les Américains ni avec les Chinois, avec qui échangerons-nous ? Sachant que 20 % des salariés français travaillent pour l’exportation, pour qui vont-ils travailler ?
Un accord vient d’être mis sur les rails pour résoudre la crise en Nouvelle-Calédonie. Le temps de la reconstruction est venu ?
La présidente du Medef en Nouvelle-Calédonie, Mimsy Daly, a beaucoup contribué à l’apaisement entre les deux camps. Le sujet crucial maintenant, c’est le redémarrage de la production. Il faut créer de la richesse, rapidement, pour réduire un taux de chômage qui a explosé. Nous appelons les entrepreneurs néo-calédoniens à ne plus quitter l’archipel. Ils sont courageux, il faut les soutenir. Et par ailleurs, nous travaillons à faire revenir un certain nombre d’investissements vers la Nouvelle-Calédonie. L’État a des projets très importants, notamment en en ce qui concerne les infrastructures portuaires, que nous encourageons fortement. N’oublions pas que la Nouvelle-Calédonie, c’est la France.
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