La dernière étape alpestre paraissait propice à un feu d’artifice, même s’il était permis d’en douter au vu de la résignation de l’équipe Visma qui paraissait avoir baissé les bras hier, embourbée dans une tactique incompréhensible, dans la vallée menant au col de la Loze… La course du jour a offert un curieux spectacle et son final déroutant et humide vers la station savoyarde de La Plagne laisse un goût amer.
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Thymen Arensman, impressionnant vainqueur en solitaire, n’a rien volé, mais sans lui faire offense, les regards étaient plutôt braqués juste derrière lui, sur Pogacar et Vingegaard, qui se sont beaucoup regardés, et finalement embourbés dans une sorte de dilemme du prisonnier… Ni l’un ni l’autre n’ayant intérêt à s’employer le premier, ils ont déboulé trop tard sur la ligne d’arrivée, sur les talons de l’homme de tête qu’ils avaient certainement les moyens de reprendre. Vingegaard a pour une fois devancé sur la ligne Tadej Pogacar – sur le Tour, ce n’était pas arrivé dans une étape difficile depuis le Lioran l’an dernier… Pas sûr que cette statistique anecdotique et les deux secondes gagnées consolent le Danois, qui est bel et bien battu à plate couture. Y compris dans l’attitude qui n’a pas suivi son discours : Vingegaard disait être prêt à tout perdre, à mettre sa deuxième place dans la balance, mais il a en réalité rendu les armes, convaincu depuis hier, et peut-être même avant, qu’il n’y avait plus rien à faire contre Pogacar. Et le dauphin n’a même pas su s’offrir une étape de consolation, les deux hommes ayant semblé vouloir davantage priver l’autre de victoire aujourd’hui plutôt que de tout tenter pour l’emporter.
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Une étape amputée
Cela ne doit pas servir d’excuse, mais l’étape était d’emblée mal embarquée après avoir été amputée : tard dans la soirée d’hier, l’organisation du Tour de France annonçait que le col des Saisies serait supprimé du parcours… L’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse qui frappe actuellement les bovins avait conduit à l’abattage du troupeau d’un éleveur de Hauteluce, mais les explications sanitaires paraissaient un peu légères et dissonantes avec le communiqué sibyllin du Tour : « Devant le désarroi des éleveurs concernés et afin de préserver la sérénité de la course, il a été décidé, en accord avec les autorités… » Crainte d’une manifestation, de tracteurs bloquant la course ? Une certaine paix sociale est pourtant traditionnellement assurée par la présence dans la caravane des chars de la CGT, de Force ouvrière, mais aussi de la FNSEA, le principal syndicat agricole…
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Qu’il soit sanitaire, sécuritaire ou les deux, ASO, l’organisateur du Tour, a fait jouer le principe de précaution et a dû reconfigurer dans l’urgence un parcours raccourci à 93,1 km, avec un départ décalé d’une heure, pour un format plus « sprint » encore qu’initialement prévu, qui a logiquement accouché d’un départ musclé. D’abord contrôlé par la Lidl-Trek, qui veillait sur le maillot vert de son sprinteur Jonathan Milan, qui prenait les points du sprint intermédiaire au 12e kilomètre, le peloton était rapidement dynamité par les animateurs de la journée.
UAE cadenasse mais ne trouve plus la clef
Primoz Roglic, pourtant cinquième du général, se lançait une nouvelle fois à l’abordage, une façon de courir qui n’était pas son habitude quand il était leader unique de son équipe, mais le vétéran slovène semblait avoir décidé de s’offrir un nouveau va-tout aux airs de jubilé. Sa fugue aurait aussi pu servir les desseins de son jeune coéquipier Florian Lipowitz, 3e au général, qui sentait sur sa nuque le souffle d’Oscar Onley, mais elle ne lui a été d’aucune utilité. Lenny Martinez, en quête du maillot à pois, et Valentin Paret-Peintre, vainqueur au Ventoux, faisaient aussi partie des animateurs à l’avant, mais UAE Emirates, l’équipe de Tadej Pogacar, cadenassait les ambitions et au pied de La Plagne (19,1 km à 7,2 %), il n’y avait plus d’échappée.
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Thymen Arensman (Ineos-Grenadiers) sortait du groupe des favoris à 13 kilomètres de l’arrivée : il n’a jamais beaucoup creusé (35” d’avance maximale) mais ne s’est pas désuni, et en a terminé avec le deuxième massif de ce Tour comme il avait conclu le premier, en vainqueur en solitaire. En quête du podium et du maillot blanc, Florian Lipowitz (Red Bull-Bora Hansgrohe) a attaqué à deux kilomètres de l’arrivée, pour reprendre 41 secondes à Oscar Onley (Picnic-PostNL), et semble avoir désormais une marge suffisante même s’il lui faudra être vigilant demain et sur l’étape parisienne. Pour le maillot à pois, promis à Pogacar, le rêve est passé pour Lenny Martinez, malgré son passage en tête au sommet du col du Pré… À 22 ans, il n’a pas – encore – la caisse pour jouer à la fois le passage en tête des cols et se mêler aux meilleurs pour l’étape, mais il aura au moins tenté. Enfin, pour le maillot vert Jonathan Milan, si ce n’est pas mathématiquement assuré, c’est presque gagné : le géant vert possède suffisamment de marge pour parader sur les Champs-Élysées.
Comme hier, précocement décroché, Kévin Vauquelin s’est fait peur et aurait pu perdre bien plus gros : 17e à l’arrivée à 6’18 il est dépassé au général par Tobias Johannessen (Uno-X Mobility), mais conserve sa 7e place grâce à la faillite de Roglic. Ce dernier a en effet lourdement payé l’addition de son audacieuse entreprise, en terminant 27e à 12’39 : il perd trois places et dégringole à la huitième place du général.
Pogacar, lassant puis lassé ?
Étrangement passif depuis les Pyrénées, Tadej Pogacar a attaqué deux fois, mais sans résultat ni sans trop s’acharner, alors que le travail de son équipe semblait indiquer que l’étape l’intéressait. L’attitude et l’état d’esprit du Slovène, qui n’a pas fait grand-chose des cartes qu’il avait en main cette semaine, intriguent. Est-il diminué – une faiblesse très relative – par un léger coup de froid qu’il a confessé ? Son staff lui a-t-il coupé l’appétit en lui conseillant de se tempérer ? Qui doit-il ménager, lui-même ou les susceptibilités d’un peloton agacé par sa domination sans partage ? Est-il tout simplement lassé ? Quelle que soit la raison de son attitude éteinte, il a en tout cas avoué trouver le temps long : « Je compte les kilomètres jusqu’à Paris. J’ai hâte que ce soit terminé. »
Jonas Vingegaard a concédé sa défaite en déclarant à l’arrivée : « Pour être honnête, j’essayais plus d’aller chercher la victoire d’étape aujourd’hui. Malheureusement Thymen Arensman a fait du très bon travail à la fin, il a mérité de gagner, il était très fort. J’ai essayé de jouer l’étape à la fin plutôt que d’essayer de reprendre du temps, mais malheureusement, je n’ai pas pu gagner. »
De fait, il ne reste plus tellement de terrain favorable, a fortiori avec une ardoise de 4’24 à effacer… L’étape de demain, entre Nantua et Pontarlier, paraît promise aux baroudeurs qui n’étaient pas à la fête dans des Alpes très corsées. Attention tout de même, le parcours vallonné et sa place dans la course pourraient être favorables à un gros « chantier », comme disent les coureurs. Toutes les ambitions frustrées vont s’y reporter… Dimanche, l’étape parisienne offrira un match incertain entre sprinteurs et puncheurs, et les ascensions de Montmartre ne suffiront pas à chambouler le général. Mais demain, quelques malins n’ont rien à perdre… Certes, on voit mal Vingegaard ou Felix Gall, l’Autrichien de Decathlon-AG2R, solide 5e au prix d’une belle remontée, se lancer à l’assaut demain, vu les écarts qui paraissent figés… Mais Primoz Roglic, 8e, Oscar Onley, qui n’est pas si loin du podium, ou d’autres qui finalement, veulent à tout prix lever les bras, pourraient pimenter une bataille qui ne se jouera pas forcément en marge du classement général…
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