Longtemps, l’éducation consistait à donner des ailes à ceux qui n’avaient conscience que de leurs racines. Aujourd’hui, il faut (en) raciner ceux qui n’ont que l’ailleurs pour obsession. La « modernité liquide » chère à Zygmunt Bauman a, en effet, produit des citoyens du monde, des anywhere qui jurent par le nomadisme, la fluidité des identités, l’arrachement aux déterminismes culturels et la créolisation.
Le conservateur se reconnaît de quelque part. Il inscrit l’œuvre de sa vie dans un temps et dans un lieu spécifiques qui le rattachent à ce qui le précède. Il n’en tire aucune fierté ni sentiment de supériorité seulement de la gratitude devant un héritage qu’il n’a pas choisi. Mais ce don reçu est aussi une offrande faite à autrui qu’il s’agit de préserver, de nourrir et de transmettre. Le conservateur ne veut pas que rien ne change mais que demeure cet essentiel qui nous définit et a vocation à s’ouvrir aux générations futures.
Dans un texte devenu classique, Simone Weil fait de l’enracinement « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine »
Tout être habite un lieu, ancrage charnel et cardinal dans le réel. La singularité d’un espace se lit dans son paysage, naturel et patrimonial, comme dans ce qu’il comporte d’histoire et d’art de vivre. Combien d’écrivains ont été les chantres poétiques de la terre. Maurice Barrès en fut l’un des plus inspirés lorsqu’il arpentait en 1897, dans Les Déracinés, les chemins de sa Lorraine natale affectée par la défaite de 1870. Il fait alors de l’enracinement le carburant de l’énergie nationale : « La terre nous donne une discipline, et nous sommes des prolongements des ancêtres. […] Nous sommes le produit d’une collectivité qui parle en nous. Pour permettre à la conscience d’un pays tel que la France de se dégager, il faut raciner les individus dans la terre et dans les morts. »
Dans un texte devenu classique, Simone Weil fait de L’Enracinement « le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine », un rapport spirituel au monde. Aucun être ne peut vivre sans inscription dans un milieu naturel qui le situe et « qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ». Ainsi l’écologie ne peut être que conservatrice car la droite n’y voit pas une synthèse de CO2 mais le conservatoire, vivifiant, de la faune et de la flore, de paysages et de parfums qui dessinent le cadre sensoriel de nos existences.
Pour notre malheur, nous sommes des êtres de mémoire inscrits dans un temps qui nous oriente et nous projette. Le souvenir n’est pas que nostalgie mais la condition d’une affiliation individuelle à un socle culturel et d’une réconciliation collective lorsque l’oubli ne suffit pas à retisser la tunique nationale dilacérée par la guerre civile. Ulysse a ainsi refusé la fleur de lotus qui lui aurait permis d’effacer le souvenir des atrocités de la guerre de Troie qui le hantent. Car il sait que la mémoire est ce qui caractérise l’humanité qui a besoin de vivre dans la reconnaissance des leçons du passé, aussi douloureuses soient-elles.
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Les peuples historiques ont le devoir, selon la formule maurassienne, de mettre « à profit des bonheurs du passé en vue de l’avenir ». Les pays de l’ancien bloc soviétique ont ainsi maintenu vivantes, parfois jusqu’au sacrifice suprême, la ferveur de leurs traditions, pour reprendre possession de leur Histoire lorsque le communisme s’est dissipé. La droite voit dans l’ordre éternel le signe de l’harmonie de l’univers quand le progressiste ne jure que par le « sens de l’Histoire » qui jouit de faire table rase du passé.
« Le réel ne change pas et tout ce qui mérite d’être sauvé se transmet »
L’effort de déconstruction des permanences n’est pas inédit. Le présocratique Héraclite considère déjà que tout n’est que mouvement et que changer n’a d’autre finalité que… le changement ! La modernité, notamment avec la révolution galiléenne, affirme que plus rien n’est fixe, y compris l’identité. La Révolution maudit le passé qui enkyste le présent. L’homme révolutionnaire, une fois régénéré, ne sera plus jamais dégénéré par la souillure du temps.
Demain ne veut plus entendre parler d’hier. Il faut aller vite, toujours plus vite. Le fascisme, par essence révolutionnaire, se méfie du « vieil homme » et exalte la « beauté de la vitesse » et de la fuite en avant des futuristes. Conserver devient obscène. Le progressiste ne s’arrache pas au seulement au temps qui le corrompt mais au lieu qui « l’enchaîne ». Cours camarade, le vieux monde est derrière toi !
Marcel Del Corte déplore ainsi « l’homme [qui] n’est plus nulle part », figure dans laquelle Jean-Luc Mélenchon croit voir le migrant hors-sol et si possible créolisé. De l’art contemporain à la détestation de la succession patronymique et patrimonial, il faut rompre avec ce qui nous précède. Changer de nom est ainsi une forme de désaffiliation de ceux qui refusent d’être ce qu’ils sont pour s’affranchir d’une généalogie ou d’une identité qui devait les obliger.
Mais le réel ne change pas et tout ce qui mérite d’être sauvé se transmet. La politique, de droite, consiste moins à transformer qu’à conserver, moins à céder aux modes évanescentes qu’aux fondations durables du Beau, du Vrai et du Bien. Nos décisions dépendent autant de nous que de références héritées. Le droit à la continuité historique d’un peuple est ainsi la reconnaissance du trésor des siècles traversés qu’il a pour mission de partager au fil des générations. La culture que nos aînés nous ont léguée ne se survit qu’enracinée et transmise. C’est la condition de la pérennité de notre identité dans un monde qui rêve encore d’harmonie.
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