
Bien avant Whitney Houston et Céline Dion, Nicole Croisille fut, à une époque où la France du Concorde pouvait s’enorgueillir de narguer le continent nord-américain, l’une des premières voix supersoniques de la variété mondiale. Prenez quatre minutes vingt-quatre secondes de votre temps aujourd’hui et vous comprendrez ce que peut ressentir une femme quand elle s’offre au plaisir du chant : dans Une femme avec toi, un tube italien adapté en 1975 par Pierre Delanoë, l’ex-membre de la troupe du mime Marceau avait réussi à traduire par la grâce d’un timbre se baladant dans les octaves tout ce qu’une femme éprouve quand elle s’abandonne à la jouissance. Oreilles pudiques s’abstenir, même si ce petit bout de femme avait l’élégance de ne pas en rajouter dans une vulgarité de saison. C’est elle dont on salue la mémoire aujourd’hui, disparue à l’âge de 88 ans, et dont l’exploration du répertoire ramène à un plan relatif toutes les prétendantes à l’émission The Voice. Car si l’on pleure aujourd’hui Nicole Croisille, c’est bien parce que la technique ne pouvait être envisagée qu’au service d’une émotion.
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Née le 9 octobre 1936 à Neuilly-sur-Seine, cette fille unique d’une pianiste et d’un tour-opérateur avait déjà bien bourlingué lorsque le grand public en découvre la voix sur un écran de cinéma. Nous sommes en 1966. Cette ancienne danseuse de la Comédie-Française a déjà, du haut de ses 30 ans, un solide bagage musical. Lorsque Claude Lelouch en choisit la présence pour le duo voué à immortaliser son film Un homme et une femme avec ce génial motif du « dabadabada-dabadabada » troussé sur une mélodie de Francis Lai, Nicole Croisille revient tout juste d’une décennie passée à explorer toutes les nuances de son art en Amérique du Nord. Partie en 1957 à la conquête des États-Unis avec la troupe du mime Marceau, elle continuera en meneuse de revue d’explorer, de New York à Chicago, tous les méandres d’une expression se voulant la plus complète possible, à la fois chanteuse, danseuse et comédienne ; à l’américaine, quoi. Le titre, interprété avec Pierre Barouh, la propulse sur le devant de la scène, allant jusqu’à éclipser le long métrage de Claude Lelouch. D’ailleurs, le cinéaste ne lui témoignera-t-il pas sa fidélité en la recontactant régulièrement pour ses projets suivants, Vivre pour vivre (1967), Les Uns et les Autres (1981) et Itinéraire d’un enfant gâté (1988) ?
À l’époque, dans cet âge d’or des variétés où chacun est à sa place – le parolier, le mélodiste, l’arrangeur et l’interprète au bon endroit –, les éditeurs français n’ont pas encore plié genou devant les multinationales. Et Nicole Croisille, comme son ami Claude Nougaro, va s’ingénier, malgré tout son amour pour le jazz américain et la musique de Ray Charles, à leur insuffler une identité française, tout comme les films américains arrivaient à connaître alors une deuxième vie à travers l’inventivité de leurs doubleurs hexagonaux. Entourée des meilleurs musiciens français, la « soul sister » parviendra avec une exigence rare à en faire swinguer la musique dans la langue de Ronsard – l’alexandrin, cela reste du ternaire.
La décennie suivante va en faire cependant une sorte de Barbra Streisand à la française, lestée d’une équipe d’auteurs et de compositeurs lui taillant des répertoires sur mesure, où la sensualité du propos assume pleinement ses partis pris émotifs : c’est le gospel de Parlez-moi de lui (Il ne pense qu’à toi) en 1973 ou Téléphone-moi en 1975. Un homme et une femme, voilà toute la dialectique de Nicole Croisille, chantant avec une puissance vocale assumée le manque, l’attente et le désir d’une femme ressentant le besoin de se blottir dans des bras aimants pour vibrer à sa juste mesure.
Fin des Trente Glorieuses, Nicole Croisille s’envole pour le Québec où elle trouvera ancrage, retournant aux mélodies cinématographiques de Francis Lai et confirmant son goût des comédies musicales au détour d’une reprise du Blues du businessman en 1985. Dans cette période où le règne des auteurs-compositeurs-interprètes balaie les voix du passé, Nicole Croisille va trouver refuge au théâtre et sur le petit écran. On la retrouve tour à tour en 1992 dans la comédie Hello Dolly avec une troupe américaine au théâtre du Châtelet, mais aussi dans des pièces de boulevard comme dans Folle Amanda en 1996. Si, en 2006, elle retourne à la chanson en revisitant les classiques de Claude Nougaro dans le spectacle au théâtre de Dix-Heures Nougaro, le jazz et moi, on la connaît désormais plus dans les séries pour TF1 : un rôle de méchante dans Dolmen – 12 millions de téléspectateurs à chaque diffusion. Le Concorde ne pouvait plus déployer ses ailes d’argent.
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