Forcer la société à nous voir et à nous entendre… pour que l’on puisse enfin commencer à vivre, demande Fanny, 26 ans, dès les premières secondes du documentaire. Voilà pourquoi ces orphelins de féminicides ont décidé de témoigner. La jeune femme, également narratrice du film, revit le même cauchemar à chaque période de Noël.
Toujours hantée par cette soirée du 26 décembre, lorsque son père a tué sa mère à coups de couteau dans la gorge. Les laissant ainsi, elle et sa sœur, broyées à tout jamais par un acte épouvantable et irréversible. Un fait divers de plus pour beaucoup d’entre nous, mais une horreur, un « tsunami psychique », comme le qualifie une psychologue interrogée, pour tous ces enfants.
Ils sont plus d’une centaine chaque année, victimes de quelques secondes d’une violence inouïe, de folie pure, qui les privent de leurs parents pour toujours. D’autant que les dommages collatéraux sont aussitôt légion. À l’image de ces fratries que l’on sépare au nom d’une logistique absurde… En ce sens, Fanny n’a rien oublié de ce jour où elle dut accompagner sa petite sœur en foyer.
Livrés à eux-mêmes
Déjà à l’origine de Vivante(s), un documentaire poignant dans lequel elle donnait la parole aux femmes victimes de violences conjugales en 2024, la réalisatrice Claire Lajeunie récidive avec un sujet peut-être encore plus bouleversant. Sans jamais tomber dans le pathos, mais en provoquant l’émotion nécessaire à une prise de conscience. « Car contrairement aux idées reçues, précise-t-elle, cela peut toucher des familles en apparence sans problèmes, qui ressemblent à toutes les autres. Le drame survient en général quand l’homme a le sentiment de perdre le contrôle sur sa partenaire, comme lors d’un adultère ou d’une séparation. »
Ils évoquent l’atrocité des crimes qui ont fracassé leur vie
Il lui a fallu plus d’un an de travail pour les convaincre de témoigner à visage découvert. Fanny, donc, mais aussi Cloé, Anne-Sophie, Milena, Françoise, Laurence, Virginie, Candice et Milo. Afin qu’ils évoquent, souvent sans détour, l’atrocité des crimes qui ont fracassé leur vie – parfois sous leurs yeux – et le chemin de croix qu’ils ont dû parcourir ensuite.
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« Le film vise à montrer la force et le combat de ces enfants devenus adultes, qui ont réussi à se reconstruire malgré le traumatisme et toutes les difficultés qui ont suivi », résume-t-elle. Et de la force, il leur en aura fallu.
Car le protocole féminicide, si essentiel lors de leur prise en charge, n’est pas encore suffisamment généralisé. De nombreuses régions ou villes, comme celle de Clermont-Ferrand par exemple, ne l’ont en effet pas encore déployé.
Et comme on le découvre ici, dans les heures qui suivent l’impensable, certains enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes, alors seulement épaulés par une tante ou un voisin. Un soutien à des années-lumière de l’assistance d’urgence dont ils ont pourtant besoin. « Je voulais montrer à quel point c’est important, explique la réalisatrice, car ceux qui ont été placés dans des familles aimantes, qui ont été correctement encadrés et suivis par des psychologues spécialement formés, aujourd’hui… ils vont bien ! »
Peu après la perte de leur famille, certains, à peine majeurs, finissent à la rue
D’autant que le modèle français a du retard sur celui de certains de ses voisins, telle l’Italie. L’obtention d’une bourse spéciale ou encore l’accès à un hébergement d’urgence ne sont pas systématiques. Peu après la perte de leur famille, certains, à peine majeurs, finissent en effet à la rue : « Si une gamine de 17-18 ans qui fait ses études est touchée par une telle tragédie, comment fait-elle pour se loger, payer ses frais scolaires et même manger ? » interroge la réalisatrice.
Ce système, qui a mis un temps fou à considérer sérieusement le problème, c’est justement toute l’hérésie décryptée ici. Comme, par exemple, le fait qu’il soit parfois demandé aux enfants de nettoyer la scène de crime eux-mêmes ! On se pincerait pour y croire, mais les professionnels du secteur ne sont pas toujours réquisitionnés pour intervenir sur place…
Autre aberration : l’histoire invraisemblable de ces deux sœurs, orphelines depuis les années 1980, après que leur père a été incarcéré pour avoir assassiné leur mère, qui racontent avoir été sollicitées par l’état, bien des années plus tard, afin qu’elles financent… l’Ehpad de leur géniteur. Une obligation à l’époque, quelles que soient les circonstances.
« On commence progressivement à comprendre qu’il y a des enfants derrière, mais la route est encore longue », souligne Claire Lajeunie. Et chaque étape succède (lentement) à une autre. Quand on pense que récemment encore, depuis sa cellule, un patriarche condamné pour de tels faits pouvait continuer à exercer son autorité parentale…
139 féminicides en 2024
Depuis 2019, comme le montre le documentaire, l’Union nationale des familles de féminicides (UNFF) se démène quotidiennement pour faire entendre les voix – autant que faire valoir les droits – des enfants co-victimes de ces crimes atroces. Et ce, en interpellant les différents ministères (Justice, Éducation…) et les services sociaux ou la protection de l’enfance.
Car derrière chaque féminicide commis en France – 139 en 2024 et déjà 59 cette année – se cachent souvent un ou plusieurs enfants dont la vie peut être anéantie. Alors l’objectif, comme le réclame Fanny dans le documentaire, « c’est qu’aucun d’entre eux ne puisse se retrouver seul après avoir tout perdu… »
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