
Comme on monte au filet à contre-temps, Laurent Sagalovitsch couvre Roland-Garros, cherche à s’enticher d’un forçat des qualifications dont il suivrait le parcours, n’en mène pas large, finit par le trouver, jusqu’à s’emballer : « J’avais rêvé d’une épopée folle, d’un joueur anonyme qui, défiant tous les pronostics, s’imposerait match après match, avant de soulever le trophée réservé au lauréat. Sa victoire aurait été la mienne. Son triomphe, mon triomphe. » Rapide retour sur terre, battu : « J’allais dire adieu à mon poulain. Ce n’était pas à un tournoi que j’assistais mais à une mise à mort recommencée à chaque tour. Godard, comme souvent, avait eu une idée à la con. Il aurait mieux fait de s’étouffer avec un cigare que de se mêler de tennis. »
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C’est un vœu du chef de file de la Nouvelle Vague, mort en 2022, que l’insolent écrivain entendait exaucer. Amateur et joueur passionné de tennis, Godard a même fait de Catherine Tanvier, ancienne numéro 1 française, une actrice dans Film socialisme (2010). Une expérience que « Cathy » a racontée dans Un film à Rolle (En Exergue), récit brut et sensible dans lequel elle compare le travail du réalisateur à celui d’un impressionniste.
Le cinéaste préférait voir Roland-Garros de ses yeux, pour échapper à une réalisation télévisuelle qu’il jugeait trop mécanique. Il avait son idée sur une autre manière de filmer le tournoi : « Je prendrais un type quelconque, qui arriverait du Pakistan ou d’Amérique du Sud, et qui ferait les qualifications, avait confié le réalisateur à L’Équipe en 2001. Il est à Paris, il n’a pas trop les moyens, il cherche un hôtel, Ibis ou Mercure. Il prend le métro, il joue. Et puis il est battu. Au tour suivant, je m’intéresserais à son vainqueur, puis au vainqueur de ce match, ce qui nous conduirait forcément jusqu’en finale. »
« À dire vrai, je n’avais rien d’un godardien » : Laurent Sagalovitsch n’épargne pas Godard, évoque ses sorties de route antisémites, le trouve « à la fois clown et philosophe, bouffon et génie ». Son suivi du joueur serbe Medjedovic n’est qu’un prétexte à une évocation des états d’âme dans lesquels plonge le tennis, à travers les charmes et les ombres du tournoi parisien, matière aussi photogénique que littéraire. Le travelling d’écrivain emmène des corridas des courts annexes au court Lenglen qui a « l’amour d’une maîtresse pour son ancien amant », en passant par le récital d’un Richard Gasquet qui vit ses derniers feux avec un plaisir juvénile intact. Sagalovitsch a le style élégant de Federer, les nerfs mis à rude épreuve de McEnroe, l’humour acide d’un Murray à l’autodérision savoureuse…
Une évocation des états d’âme dans lesquels plonge le tennis
L’admirateur d’un Borg indépassable nous pardonnera ces comparaisons hasardeuses. On soumettrait bien ce récit au réalisateur de France télévisions : il s’appelle Fred Godard. Aucun lien de parenté avec Jean-Luc, dont le projet inabouti a engendré cette équipée piquante qui a la finesse imparable d’une amortie rétro.
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Joue-la comme Godard, Laurent Sagalovitsch, Les Livres De La Promenade, 167 pages, 15 euros.
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