L’essentiel
- Gérald Darmanin a annoncé, ce mardi à l’Assemblée nationale, saisir l’Inspection générale de la justice après la plainte de la famille de Souheil à l’encontre d’une procureure de la République pour détournement de scellés.
- Souheil a été tué par un policier le 4 août 2021 à l’âge de 19 ans à la suite d’un contrôle. Depuis, sa famille dénonce une enquête bâclée et la perte, à deux reprises, des preuves du drame.
- La famille, et son avocat Me Arié Alimi, dénoncent les entraves et obstacles à la justice dont ils sont les victimes depuis le jour de la mort du jeune homme à Marseille.
Faudra-t-il une question de députés au gouvernement à chaque affaire de ce type ? C’est en substance ce que se demande la famille de Souheil El Khalfaoui, le jeune homme tué en 2021 à Marseille par un policier. Le 4 juin dernier, la famille du jeune homme, mort à 19 ans, a appris par un courrier de la juge d’instruction chargée des investigations que neuf scellés de l’enquête avaient disparu.
Ce mardi, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a annoncé saisir l’Inspection générale de la justice (IGJ) répondant à des questions de parlementaires de gauche dans l’enceinte de l’hémicycle et à une plainte pour détournement de scellés déposée par la famille du jeune homme à l’encontre de l’ancienne procureure de la République de Marseille, Dominique Laurens.
De multiples obstacles et entraves à la justice
C’est « un minimum » a réagi Arié Alimi, l’avocat de la famille, lors d’une conférence de presse donnée, en présence de cette dernière, le jour même à l’Assemblée nationale. « Le politique s’en saisit, c’est le signe d’une dérive grave », a-t-il poursuivi.
Et grave, le récit de l’affaire par la famille El Khalfaoui l’est. Le jeune homme a été tué le 4 août 2021 dans le quartier de la Belle de Mai dans la Cité phocéenne lors d’un contrôle de police auquel Souheil aurait tenté de se soustraire en faisant marche arrière.
Problème, le comportement du jeune, la position de l’agent de police et son angle de tir selon les forces de l’ordre ne concordent pas avec les preuves et témoignages recueillis par sa famille qui dénonce de nombreux obstacles et entraves à la justice.
Une enquête « bâclée » et les preuves qui disparaissent deux fois
Selon la famille, l’enquête de l’IGPN a été « bâclée » entre une enquête de voisinage sommaire (qui a obligé la famille à mener sa propre enquête), la transmission incomplète de vidéos de surveillance, des auditions de policiers entendus libres et sur plusieurs jours, « leur laissant la possibilité d’accorder leur version ». En décembre 2021, l’IGPN conclut à un tir légal au sens de l’article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure. Le procureur en charge du dossier classe l’affaire « sans suite » dans la foulée.
Mais la famille ne baisse pas les bras. En février 2022, lors d’une demande de consultation du dossier, elle découvre que les scellés ont été « perdus ». Et parmi eux, « la vidéo de la caméra qui avait un angle sur la scène de tir et qui pouvait permettre de déterminer la nécessité et la proportionnalité de l’acte du policier, explique Arié Alimi, la seule qui pouvait nous donner la vérité n’a pas été demandée par les enquêteurs. »
Les scellés seront retrouvés après une enquête de l’IGPN, la famille décide de porter plainte pour homicide volontaire et le dossier est réouvert en avril de la même année. Le procureur de l’époque laisse alors sa place à Dominique Laurens et un ancien commandant de sous-marin à la retraite, reconverti par « équivalence », est désigné comme juge d’instruction. Il commence par déclarer au père de Souheil qu’« il est impossible que des policiers ou l’IGPN protègent l’accusé ».
« Je suis fatigué d’espérer et de me battre contre un mur d’indifférence »
Pourtant, cette même année, les scellés seront de nouveau « perdus », ce que la famille n’apprendra que trois ans plus tard. Dominique Laurens, partie à Reims entre-temps, avait reconnu les avoirs récupérés, ils sont pourtant déclarés disparus après que sa remplaçante a demandé à les voir.
« Depuis ce jour, ma vie est suspendue à une promesse de vérité et de justice, chaque jour, chaque mois piétinée », s’émeut Issam, le père de Souheil. « Pourquoi tant de dénis, de blocages, pourquoi la cour a systématiquement filtré nos demandes d’appel, pourquoi n’avoir écouté que les témoignages fantaisistes des policiers et pas d’autres, pourtant cruciaux…, s’interroge-t-il. Il y a trop d’erreurs, de coïncidences, c’est une mécanique volontaire, un système. On nous inflige une souffrance prolongée, l’impossibilité de faire son deuil. Je suis fatigué d’espérer et de me battre contre un mur d’indifférence. »
Un récit soutenu par sa sœur, Samia, la tante de Souheil, qui soulève « toute la violence institutionnelle » : les témoignages des riverains contredisant la version de la police, montrant que les policiers ont mis beaucoup de temps avant d’appeler des secours alors que Souheil était encore vivant, ce qui est confirmé par une équipe de télévision qui suivait les pompiers ce jour-là. Elle rappelle qu’Issam a appris la mort de son fils par une notification d’un journal local, que la toilette mortuaire du jeune homme après l’autopsie a été négligée, que l’intégralité de son corps n’a pas été restituée dans un premier temps, ce que le rapport démontre, que le policier accusé n’a « même pas fait de garde à vue ».
Elle rappelle la violence de voir ce dernier tout sourire sur les réseaux sociaux à une compétition de BMX à Barcelone quelques jours après le drame et pire… qu’elle le reconnaît déguisé en Napoléon, faisant des arabesques à la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024, jusqu’à s’attirer les louanges de la presse locale.
Retrouvez ici notre dossier sur les violences policières
« Il est fréquent dans les affaires de violences policières que les pièces disparaissent, que les vidéos disparaissent », a pointé Arié Alimi, ajoutant que « cela fait deux fois » que « les pièces disparaissent ou ne sont pas demandées » dans ce dossier, une donnée confirmée par Fabien Jobard, sociologue spécialiste de la police et de la justice au CNRS et présent à la conférence de presse. Pourtant, la famille assure croire encore en la justice malgré « une organisation structurelle de l’impunité » de la police dénoncée par Nathalie Tehio, présidente de la Ligue des droits de l’homme.
Issam croit moins en Gérald Darmanin : « Je me méfie » explique-t-il rappelant que le ministre de la Justice, alors à l’Intérieur l’avait reçu en 2022 pour lui assurer du bon cours de l’enquête. « Il calme le jeu médiatique mais derrière il ne se passe rien ». Issam compte toutefois sur les parlementaires de gauche qui sont venus le soutenir et qui ont posé les questions au gouvernement (Manuel Bompard, Mathilde Panot, Mathieu Hanotin, Elsa Faucillon) et compte sur eux pour que la mort de Souheil ne reste sans réponse.






