Dans les boîtes aux lettres, les enveloppes se font rares. En 2008, La Poste distribuait encore 18 milliards de plis par an. En 2023, ils ne sont plus que 5 milliards. Un effondrement sans fin, accéléré par les usages numériques, qui contraint l’entreprise publique à revoir ses priorités.
Alors La Poste s’est lancée dans une reconversion à grande vitesse. Et les nouveaux rôles des facteurs ne manquent pas : porteur de repas, livreur de médicaments, intermédiaire entre les familles et leurs aînés… Mais aussi agent d’entretien ou recruteur d’aides à domicile. Via sa plateforme« Mes services »,La Poste propose désormais de vous trouver une aide-ménagère, un jardinier, un réparateur de vélo ou de vous inscrire à une session de Code de la route, en partenariat avec Dekra. Une palette de services digne d’un centre municipal.
À partir d’octobre, il sera désormais même possible de déposer ses vieilles poêles dans plus de 900 bureaux de Poste à travers la France. Ce partenariat avec Seb et Tefal, annoncé ce jeudi 4 juillet, prévoit de récupérer quelque 20 millions d’ustensiles usagés d’ici 2027. Un petit geste écologique pour les foyers, une nouvelle corde à l’arc d’un groupe en pleine mue. « La Poste, c’est aussi l’avenir circulaire », résume un communiqué du groupe Seb. Pour l’entreprise, c’est surtout un service logistique de proximité financé par des marques prêtes à payer pour sa capillarité.
Une présence monétisée
Pour autant, certaines offres, comme« Veiller sur mes parents »,font régulièrement polémique. Moyennant un abonnement de 21,90 euros par mois, les facteurs rendent visite aux personnes âgées jusqu’à six fois par semaine. Une présence rassurante, promet le groupe, avec compte rendu à la clé. Objectif : maintenir le lien social, prévenir l’isolement. Mais la démarche interroge.« Et La Poste inventa… le lien social monétisé »,taclait un internaute sur X (ex-Twitter) à son lancement.
La FAPT-CGT, principal syndicat du groupe, y voit une dérive :« Les facteurs doivent répondre à un impératif de proximité, mais la veille de personnes dépendantes devrait relever de professionnels formés »,déplore-t-elle.
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La Poste devient prestataire de santé
Autre terrain conquis : la santé. Grâce à une plateforme dédiée, les postiers peuvent livrer des médicaments à domicile, récupérer les ordonnances sous pli cacheté, transmettre les cartes Vitale. Là encore, les défenseurs du service public s’inquiètent : La Poste devient prestataire de santé… sans en avoir les qualifications. Des activités très lucratives, qui représentent, à elles seules, un chiffre d’affaires de 642 millions d’euros en 2021.
Recensement de population
Mais la diversification ne s’arrête pas là. La Poste creuse son ancrage local en multipliant les missions au service des collectivités. Parmi elles, le recensement de la population, souvent perçu comme une contrainte lourde pour les communes, est devenu un terrain d’action stratégique. En partenariat avec l’INSEE, La Poste mobilise ses facteurs, figures familières et régulières du quartier, pour vérifier les adresses, distribuer les documents et accompagner les habitants.
Lancé en 2022 dans une centaine de communes, ce dispositif a déjà permis de recenser plus de 220 000 foyers, avec un taux d’exhaustivité de 97,6 % —score nettement supérieur à la moyenne nationale. Un vrai soulagement pour des municipalités souvent à court de ressources et de temps.
L’entreprise s’est aussi lancée dans la gestion écologique des déchets de bureau avec Recygo, sa filiale en partenariat avec Suez. Face aux exigences de la loi sur la transition énergétique, le groupe propose aux entreprises des boîtes de tri baptisées « Éco’belles », récupérées par les facteurs lors de leurs tournées. Ce maillage permet de collecter des milliers de tonnes de papiers et cartons sans émissions de CO2 supplémentaires. En 2019, ce sont près de 25 000 tonnes de déchets qui ont ainsi été collectées, alliant proximité, service public et engagement environnemental.
Revente de vélo
Autre innovation récemment mise en place : la revente des vélos électriques des facteurs. Après une expérimentation en Centre-Val de Loire, en Île-de-France et en Normandie, La Poste déploie depuis 2024 ce service dans 150 bureaux à travers la France. Ces vélos, remis en état par sa filiale d’insertion tourangelle, sont proposés au prix fixe de 1 490 euros, avec une garantie de deux ans.
« Ces vélos issus d’un service public sont en phase avec notre politique de développement durable »
Destinés au grand public comme aux collectivités, ces engins séduisent aussi les institutions. À Saint-Lô, le centre communal d’action sociale (CCAS) en a acquis trois exemplaires pour permettre aux aides à domicile de limiter l’usage de leur véhicule personnel. À Billère (Pyrénées-Atlantiques), quatre modèles ont rejoint la flotte municipale : trois pour les services techniques, un pour le service« Transitions ».« Le tarif proposé, particulièrement attractif pour des équipements de qualité, a joué dans la décision », confie Bruno Abadie, directeur général des services de la commune au service de La Poste.« Et ces vélos issus d’un service public sont en phase avec notre politique de développement durable. »
Mais cette diversification cache aussi une autre réalité : celle d’un réseau en recomposition, contraint par la chute continue du courrier. Depuis 2020, cette activité ne représente plus que 20 % du chiffre d’affaires du groupe. Fermetures de centres de tri — comme celle annoncée à Lempdes (Puy-de-Dôme) début 2026 —, transferts de flux, réorganisation logistique : la mutation est bien en marche.
Une adaptation aux nouveaux usages qui ne se fait pas sans heurts. En fin d’année 2024, la combinaison des intempéries, de l’épidémie de grippe et des pics liés aux fêtes a entraîné des retards sur plusieurs sites. Jusqu’à 1,2 million de lettres auraient été concernées, selon RMC. En cause, d’après les syndicats : un manque chronique d’effectifs. La Poste aurait supprimé près de 20 000 emplois en quatre ans dans le service courrier, jugé trop peu rentable.
Car là où l’expédition d’un colis coûte au minimum 5 euros, celle d’une lettre simple plafonne à 1,39 euro. Résultat : les facteurs sont réaffectés en priorité aux services les plus lucratifs — colis, prestations diverses — reléguant les lettres, en bout de chaîne, à une lente disparition.
Si La Poste, grâce à son maillage territorial unique, ne cesse de se réinventer en multipliant ses activités, qu’elle présente comme un engagement social et écologique, reste la question de la ligne rouge : jusqu’où peut aller une entreprise publique pour compenser le recul de son activité historique ? Et à quel moment cesse-t-elle d’être… La Poste ?
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