Ces jours-ci, dans chaque académie, tombent les résultats du baccalauréat. Partout, des familles retiennent leur souffle, des lycéens scrutent fébrilement leurs écrans, et la République se félicite de compter chaque année toujours plus de nouveaux bacheliers. Mais derrière ces sourires et ces statistiques triomphantes, une autre réalité se cache : celle d’un diplôme qui n’a jamais été aussi répandu, et peut-être jamais autant vidé de sa substance.
En 1970, seuls 20 % des Français étaient titulaires du baccalauréat. Un demi-siècle plus tard, la France a radicalement changé : près de 80 % des jeunes décrochent aujourd’hui ce diplôme. En 2024, le ministère de l’Éducation nationale a pourtant reconnu ce que beaucoup soupçonnaient depuis longtemps : les taux de réussite aux examens ont été artificiellement gonflés. Ainsi, le taux de réussite au baccalauréat est passé de 75,5 % en 1990 à 95,7 % en 2023, une hausse moins due à un progrès réel du niveau qu’à l’évolution des modalités de correction et à l’allègement des exigences.
Ces chiffres interpellent, car ils révèlent une volonté manifeste de massifier artificiellement l’accès à l’enseignement supérieur. Et c’est là tout le paradoxe : jamais une génération n’a été aussi diplômée du baccalauréat, et pourtant, jamais le constat d’une baisse générale du niveau scolaire n’a été aussi largement partagé. Le baccalauréat, jadis sésame prestigieux, est devenu un rite de passage quasi automatique, au point que la sélectivité en a été dramatiquement affaiblie.
Ces chiffres témoignent d’un échec profond
Or ce baccalauréat dévalorisé est le premier maillon d’une chaîne qui mène à l’échec massif à l’université. Près de 60 % des étudiants échouent en première année : seuls 41,6 % passent en deuxième année, avec des disparités frappantes selon l’origine du baccalauréat : 50,8 % de réussite pour les bacheliers généraux, mais à peine 13,6 % pour les bacheliers technologiques, et un effarant 4,6 % pour les bacheliers professionnels. Là où la France peine à atteindre 40 % de diplômés de licence quatre ans après leur entrée à l’université, ses voisins européens affichent des taux de réussite oscillant entre 70 % et 85 %. Ces chiffres témoignent d’un échec profond : échec de l’enseignement secondaire, échec de l’enseignement supérieur, et échec de la promesse républicaine d’ascension sociale par l’école.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Sans doute par aveuglement idéologique. Une idée reçue, devenue quasi dogme, voulait que l’on puisse élever le niveau global des élèves français en envoyant toujours plus de jeunes vers le supérieur, sans distinction, sans sélection, sans orientation adaptée. Rien n’était plus faux. En abaissant sans cesse les exigences du diplôme, on a simplement déplacé la frontière de la sélection sociale. Comme l’ont analysé Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, l’école contribue, sous couvert de démocratisation, à la reproduction des inégalités sociales. Nous avons cru ouvrir les portes du savoir à tous, mais nous avons créé de nouvelles forteresses : les classes préparatoires, les grandes écoles, où se concentrent désormais les enfants des milieux favorisés.
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Pendant ce temps, l’université, devenue un vaste entonnoir, peine à jouer son rôle d’ascenseur social. Au lieu de garantir l’émancipation des classes populaires, elle s’est vidée de son autorité et de son prestige. Elle est devenue, pour beaucoup, un purgatoire où s’accumulent désillusions et échecs, faute d’un accompagnement adapté et d’un niveau d’exigence homogène. La France a donc réussi ce tour de force paradoxal : massifier l’accès aux études supérieures tout en préservant, voire renforçant, les logiques de reproduction sociale. Résultat : baisse du niveau général et blocage de l’ascenseur social. Force est de constater que ce modèle n’a pas fonctionné.
Il faut avoir le courage de rompre avec cette illusion de la massification. Une vraie politique de méritocratie consisterait d’abord à restaurer le baccalauréat dans sa valeur sélective, en assumant qu’il doit sanctionner un niveau réel de connaissances et de compétences. Ensuite, il faudrait cesser d’envoyer indistinctement tous les bacheliers vers l’université. L’orientation doit devenir plus précoce, plus fine, plus réaliste. Les filières d’apprentissage, l’enseignement professionnel, les métiers de l’artisanat, ces trésors trop longtemps méprisés, méritent d’être valorisés et soutenus. Comme le soulignait déjà Malraux, « la culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Il faut cesser de croire qu’un diplôme donné sans effort serait un passeport universel vers la réussite.
Il ne s’agit pas de dresser des murs infranchissables, mais de redonner du sens aux diplômes, de l’exigence à l’enseignement, et de la sincérité aux statistiques. L’excellence doit redevenir un horizon accessible à tous, à condition d’y mettre le travail, l’effort et le mérite. La France doit conserver ce qui fonctionne — ses systèmes de bourses, ses dispositifs de soutien aux plus fragiles — mais rompre avec ce qui la condamne à la médiocrité : la distribution massive, presque mécanique, du baccalauréat, qui n’ouvre plus aucune porte et laisse tant de jeunes naufragés sur les rives de l’université.
Il est temps d’admettre que la véritable égalité n’est pas celle des diplômes distribués à tous, mais celle des chances offertes à chacun d’atteindre l’excellence.
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