J’ai lu Éric Werner une première fois au tout début des années 2000. J’avais à peu près 20 ans et deux de ses livres avaient un petit succès alors, L’Avant-guerre civile (1998) et L’Après-démocratie (2001), parus à L’Âge d’Homme. Le premier montrait comment l’oligarchie occidentale instrumentalisait l’insécurité alors naissante pour mettre en place une société de contrôle, qu’on n’appelait pas encore ainsi. Le second montrait, à la suite de Zinoviev, de quelle manière les sociétés occidentales, après avoir vaincu le communisme, avaient commencé à reproduire ses schèmes mentaux, comme si l’ennemi vaincu s’emparait de l’imaginaire du vainqueur.
Je ne l’avais pas trouvé si convaincant, à ce moment – comme un quasi centriste que je ne suis pas, je jugeais qu’il exagérait. Mais récemment, j’ai relu ses livres, et d’autres, en ayant l’impression que ce philosophe suisse avait des choses à nous apprendre (L’Avant-guerre civile a d’ailleurs été réédité chez Xenia en 2015). J’étais stupéfait. Ils décrivaient, un quart de siècle à l’avance, ce que deviendraient les sociétés occidentales. Question de méthode : il faut toujours prendre au sérieux les idées dont se réclame un régime et les pousser jusqu’à leurs extrêmes conséquences, car elles y aboutiront.
Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce qu’il faut noter quand des intellectuels, souvent laissés dans la marge ou traités comme des parias, ont eu raison avant tout le monde. L’honnêteté minimale consiste à le reconnaître. Il y aurait une histoire intellectuelle des proscrits et des dissidents à écrire. Elle chercherait à comprendre de quelle manière la vie dans les marges affecte les conditions même de la pensée. Mais c’est aussi parce qu’Éric Werner a publié récemment un petit ouvrage qui mérite aussi qu’on s’y attarde, Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, aux éditions de La Nouvelle Librairie.
L’État n’en finit plus de normer l’existence, de la réglementer et de fixer ce que chacun pourra faire ou ne pas faire de sa vie
À certains égards, Werner actualise ses réflexions, en cherchant à les traduire concrètement : de quelle manière un homme peut-il encore être libre dans un système intégralement étatisé, où l’ensemble des processus de socialisation sont maîtrisés et contrôlés, où un dispositif de censure particulièrement répressif s’est mis en place, car le régime se méfie de son peuple, et veut même se donner les moyens de le mater, s’il s’insurge, et où l’essentiel du fruit du travail de chacun est confisqué en multipliant les taxes et les impôts. L’homme est détroussé, domestiqué, soumis, apeuré à l’idée d’être libre un jour.
L’État n’en finit plus de normer l’existence, de la réglementer et de fixer ce que chacun pourra faire ou ne pas faire de sa vie, ce qu’il pourra manger, s’il pourra se reproduire, où il devra habiter, au nom de la lutte contre les changements climatiques, qui porte en elle, de plus en plus, la tentation d’un néocommunisme vert. Qui parle ainsi sera souvent accusé de paranoïa. Pourtant, le totalitarisme de notre temps s’expose sans gêne, tout en accusant de conspirationnisme ceux qui osent le nommer. On le voit se déployer dans les grands médias, mais il faut souvent lire des feuilles plus confidentielles pour voir ses pires délires.
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Alors que faire, demande Werner ? Sa réponse en décevra certains mais elle est peut-être lucide : l’homme ordinaire doit résister en s’enracinant en lui-même, en redécouvrant les grands livres, qui témoignent d’autres manières de voir le monde dans un contexte d’uniformisation mentale. Il doit s’autonomiser, ce que suggérait Laurent Obertone dans Guerre. Un autre monde doit s’organiser dans les interstices de l’ordre actuel. Je veux toutefois croire que la politique n’est pas vaine et qu’il est possible de renverser une idéologie qui cherche à faire croire ses avancées irréversibles. Il s’agit probablement d’une question de tempérament.
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