Le coup de foudre a eu lieu dans l’agora antique de Liménas, capitale de l’île de Thasos, un beau matin d’été 1987. Anton déplace ce jour-là méticuleusement une rampe en marbre lorsque Manuela apparaît dans un rayon de soleil : « Puis-je vous aider ? » Il la toise du regard : « Non, désolé, c’est un métier de déplacer les pierres. » Elle l’observe à son tour de manière hautaine : « Ça tombe bien, je sais faire, c’est aussi mon métier. » Ils se marient dans la foulée. Trente-sept ans après cette rencontre « tellurique », ils posent devant la fameuse rampe de plusieurs tonnes. Clic, la photo est prise.
Ces deux employés de l’École française d’Athènes ont topographié, disséqué, enregistré la moindre parcelle d’Antiquité sur celle île de 390 km² et 80 kilomètres de pourtour, découvert de multiples statues dont certaines ornent le musée archéologique de la ville, déterré des voies anciennes en pavé, des tours de mirador, des maisons enfouies sous la terre depuis des lustres… Manuela Wurch, urbaniste-architecte-archéologue de formation est la fille de médecins installés à Sélestat. Sous l’occupation, son père issu d’une famille alsacienne « bien française », enfant trop insolent, est envoyé par les soldats allemands dans des camps de redressement.
Il deviendra plus tard un célèbre gynécologue obstétricien, spécialisé dans la recherche sur le cancer. Elle a hérité de lui un caractère bien trempé et le sens de la recherche méticuleuse. À 7 ans, Manuela dessine déjà des plans de maisons et se passionne pour l’Antiquité. Bac en poche, elle entreprend des études « d’archi et d’urbanisme » avant de se spécialiser rapidement dans l’archéologie. Elle fait son premier stage de fouilles en 1977 sur un site du néolithique à Colmar, dirigé par le célèbre archéologue de la préhistoire André Thévenin. Elle rejoint plus tard, en Syrie, l’archéologue Jean-Claude Margueron pour travailler quelques mois sur le site antique de Mari.
« C’était un pays extraordinaire. J’étais une femme et on m’a même confié un jour une voiture que je devais ramener de Mari à Damas. C’était mon Paris-Dakar », s’amuse-t-elle. Et c’est à travers cette quête archéologique qu’elle atterrit sur l’île de Thasos, l’un des sites grecs les plus riches en la matière. Aujourd’hui, celle qui ne donne pudiquement pas son âge, « j’ai dû naître au tournant du Ve siècle avant Jésus-Christ », est une référence en Antiquité grecque et romaine, notamment pour son travail sur cette île, célèbre à ces époques pour son vin, ses carrières de marbre et son or… C’est là qu’intervient son mari Tony, ou Anton Kozelj, slovène d’origine.
Quitter le communisme
Cet espèce de « souleveur de menhir » a découvert sa première mine d’or antique en 1984 avec des pépites dans les yeux. « Dans l’Antiquité, Hérodote évoquait déjà ces mines à Thasos, raconte Anton. Dans les années 1960, un berger avait vu quelque chose. Un jour, une de ses chèvres était tombée dans un trou très profond. Ça m’a mis la puce à l’oreille ». Il décide alors d’aller voir ce qu’il y a dans ce trou, accompagné d’un ami archéologue. « On est partis avec un sandwich, une petite lampe sur le front et on est descendus à la corde. On était complètement inconscients. On a retrouvé le bout de bois mais on s’est perdus ensuite dans des galeries : on ne savait plus comment revenir. Mais on était sûr d’une chose : c’était la mine d’or. On avait retrouvé des amphores, des tas de traces qui ne laissaient aucun doute ».
La suite après cette publicité
Ils y retourneront une trentaine de fois, déroulant une ficelle derrière eux pour ne plus se perdre. Mais revenons en arrière. Anton est le fils d’un officier de marine austro-hongrois. Il a grandi dans une villa élégante de la Belle Époque de François-Joseph à Pula, en Istrie, l’ancienne principale base navale de l’Autriche-Hongrie au XIXe siècle, passée aux mains des Italiens puis de la Yougoslavie pro-soviétique après la guerre. « C’est aussi une cité antique qui abrite le troisième plus grand amphithéâtre romain du monde », précise-t-il. Alors qu’il se trouvait sur le destroyer Dubrovnik dans la rade de Marseille, son père aurait vu de ses yeux le roi Alexandre Ier de Yougoslavie être assassiné en 1934 par des terroristes macédoniens.
Plus royaliste que marxiste, ce dernier s’interdit sous Tito de faire de la politique. Enfant, Anton joue, lui, au chercheur d’or, il déterre avec ses copains divers bouts de métal enfouis dans le jardin avant de tomber sur une baïonnette italienne : « C’est de là que m’est venu le goût de la recherche archéologique ». Il fait des études d’architecture à Ljubljana, puis se spécialise en topographie. Il apprend alors que l’École française d’Athènes cherche des architectes topographes pour des fouilles archéologiques en Grèce. Il postule, il est pris et quitte aussitôt la Yougoslavie communiste. Il arrive à Athènes dans les années 1960, puis est envoyé sur la célèbre île de Délos.
« J’ai appris le français en Grèce », ironise-t-il alors que tous ceux qui l’encadrent alors sont de célèbres archéologues en provenance de l’hexagone : « C’était en plein régime militaire des colonels, alors évidemment, j’étais discret avec mon origine yougoslave qu’on associait facilement à “communiste”. Mais un jour, il faisait chaud, j’étais sur une fouille en maillot de bain et j’entends : ‘‘Toni attention : Patakos, Patakos ! – Quoi, qu’est ce qui se passe ?’’ Il faisait très beau, mais je croyais qu’on me disait qu’il allait pleuvoir. ‘‘Pada Kisa’’ veut dire ‘‘il pleut’’ en serbo-croate. Je ne voyais rien, le ciel était d’un bleu intense. Je me suis retourné, et là, derrière moi, il y avait un monsieur en uniforme : le ministre de l’Intérieur d’alors, Stylianos Pattakos, entouré de généraux. Ils m’ont salué. J’avais l’air un peu ridicule à moitié nu. »
Loin de la retraite
Pendant des années, Manuela et Anton Kozelj, vieille caméra et trépied à l’épaule, feront des milliers de kilomètres ensemble, à pied, pour dénicher la moindre trace antique sur Thasos et les îles alentours. Toni a une intuition animale doublée d’une curiosité insatiable. Certains ouvriers l’appellent Héraclès, le dieu des carriers, « justement parce qu’il est capable de déplacer des montagnes », précise encore Manuela. À 77 ans, celui qui a reçu la Légion d’honneur en 2014 pour l’ensemble de ses recherches archéologiques n’est pas près de s’arrêter : « Une fois, nous étions avec un archéologue en quête d’un bas-relief d’Héraclès. Nous cherchions depuis des heures. Rien. Alors, j’ai décidé de faire une sieste. C’était en plein été. Je m’allonge et soudain, je vois Héraclès qui me regarde. Le bas-relief sculpté dans la roche était là, à peine dissimulé par la végétation ».
Manuela le regarde toujours avec bienveillance, même pour le contredire. « Notre amour est une symbiose de points de vue au service de la recherche archéologique », résume-t-elle. Pour sa part, elle a été décorée des insignes de chevalier de l’ordre des Palmes académiques pour son engagement en faveur du rayonnement de la France dans les domaines de la recherche en architecture et en archéologie. Ces décorations-là ne sont pas le fruit du hasard.
Source : Lire Plus






