Oui, il existe un problème démocratique, et il pourrait se manifester brutalement à brève échéance. Le pays rumine. Rarement le parti dominant, qui a trouvé en Emmanuel Macron le vecteur de sa survie, n’aura suscité autant le sentiment de tendre à l’extrême une corde entre les élites et le peuple, le centre et les périphéries, le haut et le bas. C’est là une atmosphère d’Ancien Régime sans la transcendance, mais avec la morgue inconsciente des oligarchies. Sur bien des sujets, le fossé entre la minorité dirigeante et la très grande majorité des Français n’a jamais été aussi béant.
Si le couple exécutif traverse une zone sans précédent d’impopularité sous la Ve République, c’est parce qu’il incarne, du côté de l’Élysée, une insoutenable indifférence aux ressentiments grandissants de nombre de nos compatriotes, quand, de Matignon, se dégage une impuissance réitérée à gouverner dans le sens des attentes des plus grands pans de l’opinion.
De ce point de vue, les annonces budgétaires de François Bayrou, en faisant l’impasse sur le coût de la politique migratoire, témoignent du carcan idéologique dans lequel, depuis des décennies, se sont enfermées les forces dites de gouvernement. Cette immense coupure trouve évidemment, dès lors qu’il s’agit de la question de l’immigration, l’un des points les plus incandescents de sa démonstration.
Majoritairement, les Français expriment leur volonté d’être consultés sur le sujet, mais on leur oppose une anticonstitutionnalité qu’une réforme constitutionnelle suffirait à surmonter. Majoritairement, les Français souhaitent une reprise en main par l’État de la maîtrise de la politique migratoire, mais on leur oppose un État de droit que l’on élève comme une barrière infranchissable, alors que le souverain, en démocratie, peut, dans un acte de volonté irréfragable, défaire ce que le juge empêche.
Majoritairement, les Français souhaitent dénoncer les accords qui, depuis 1968, concèdent à l’Algérie des pratiques dérogatoires en matière d’accès à notre territoire, mais l’exécutif, à l’exception notable du ministre de l’Intérieur, leur oppose un silence de marbre.
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L’immigration n’est pas la seule ligne de cette fracture existentielle. L’asphyxie démocratique se manifeste dans d’autres domaines, comme celui, entre autres, de l’environnement, où l’écologie tant coercitive que spoliatrice pourrait réactiver une poussée populaire similaire à celle que la France a connue en 2018 lors du mouvement des Gilets jaunes. Les ZFE, rejetées fort opportunément par le Parlement, ne reflètent qu’une partie de cette incompréhension. Le doublement de la facture d’électricité, sur l’autel des énergies renouvelables, constitue, s’il le fallait, un puissant moteur à une mobilisation qui, dès l’automne, pourrait remettre dans la rue toute une sociologie issue des classes populaires et moyennes.
Les pratiques élitaires abondent le sentiment de dépossession qui gagne de larges segments de l’opinion
Au-delà de cette irréductible dissociation gouvernants-gouvernés, les pratiques élitaires abondent le sentiment de dépossession qui gagne de larges segments de l’opinion. La nomination, au tour extérieur de la Cour des comptes, de Madame Najat Vallaud-Belkacem, bien qu’elle relève d’un usage commun, et les réactions indignées qu’elle suscite traduisent un changement d’époque — ce que ne paraissent pas saisir ceux qui, à l’instar de Monsieur Moscovici, n’y voient pas un problème, mais l’expression d’un prurit « populiste ». Ce qui, hier encore, était banalisé ne l’est plus désormais en raison d’un contexte où le déclassement social rend tous les jours un peu plus obsolète la promesse républicaine d’égalité.
L’impression ne cesse de croître que la France du réseau se calfeutre dans ses privilèges, quand la France du terreau est exposée à tout un enchevêtrement de contraintes dont elle ne peut s’abstraire. La vieille classe dirigeante, mixte d’aristocratie d’État et d’entregent, se survit, quoi qu’il arrive, dans une forme de déni de la colère montante, loin des demandes insatisfaites de réappropriation démocratique, et renforçant la perception d’une désinvolture à l’égard des aspirations dominantes des citoyens.
L’impression ne cesse de croître que la France du réseau se calfeutre dans ses privilèges
La nomination à des postes-clefs des rouages de la haute administration d’anciens responsables politiques socialistes ou de proches de ces derniers suscite inévitablement l’idée que, devenue minoritaire, les anciennes forces politiques, vaincues dans les urnes, reconstituent leur pouvoir en trustant les soubassements de ce que d’aucuns appelleront l’État profond. À mesure que s’étiole, telle une peau de chagrin, la doxa qui a gouverné le pays depuis plusieurs décennies, cette dernière tend à se cabrer, prenant la pente dangereuse d’une dé-démocratisation rampante, souterraine, assortie parfois d’une radicalité dans son expression qui n’augure rien de bon pour des lendemains aussi incertains que difficiles…
*Arnaud Benedetti est rédacteur en chef de la Revue Politique et parlementaire et professeur associé à l’Université Paris Sorbonne.
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