Sentez-vous ce parfum ambiant ? Il n’est pas aisé à appréhender et encore moins à définir. Ni vraiment bon, ni franchement mauvais. Doux et capiteux à la fois. Léger et lourd par moment. C’est l’humeur de la France. Une fragrance entre-deux. Un mélange entre un ras-le-bol tenace et une atonie bien installée. Notre pays semble vouloir se tenir à l’écart des soubresauts du monde tout en espérant y participer sans effort et surtout, sans sacrifices à consentir. C’est la même situation sur le plan politique.
Tandis que le gouvernement s’excite sur la dette, que l’opposition de droite crie au scandale sur l’immigration et que l’opposition de gauche monte au créneau sur tout et n’importe quoi, la France ronronne. Notre pays semble comme anesthésié face à toute cette agitation. La révolte contre les ZFE, le mouvement « Nicolas qui paie » sont autant de bouffées de mécontentement éparpillées qui ne débouchent sur rien de concret si ce n’est sur se poser les mêmes sempiternelles questions autour d’une génération qui travaille sans en récolter les fruits et d’un État déconnecté et en roue libre sur les dépenses publiques.
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Subir ou décider
Pour décrire au mieux la situation que nous vivons, on pourrait reprendre le fameux éditorial publié il y a près de cinquante-cinq ans dans Le Monde de Pierre Viansson-Ponté. Son titre : « La France s’ennuie ». À l’époque, ce texte percutant sonnait comme un avertissement ultime avant les événements de Mai-68. La situation est très différente aujourd’hui. Beaucoup de nos concitoyens savent que la France qui subit ne sera jamais celle qui décide. C’est ainsi. Reconnaissons-nous qu’on pourrait faire une révolution pour moins que ça. Pourtant, ça continue de ronronner.
Beaucoup de nos concitoyens savent que la France qui subit ne sera jamais celle qui décide
Les politiques sortent les mêmes éléments de langage dans les matinales. L’administration continue d’administrer froidement. Les marchés font mine de faire durer le suspens. Les éditorialistes éditorialisent. Les chefs font ce qu’ils savent faire, cheffer. Les économistes alertent sur la même crise cataclysmique depuis près d’un demi-siècle. Et bientôt, on nous vendra comme un produit lessive le meilleur candidat en vue de la présidentielle de 2027 ; comprenez par là le seul qui permettra à la France de continuer à ronronner sans rien changer après avoir promis le changement. Une fois installé à l’Élysée, les mêmes Français qui ont voté pour lui se plaindront de l’absence de campagne électorale, dénonceront des arguments fallacieux et accuseront le fameux système médiatico-politique de les avoir trompés. Cocus, mécontents, mais toujours ronronnants. À ce stade, je préfère préciser qu’il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de la révolution pour tout renverser, mais de s’interroger sur les véritables raisons de l’atonie française. Il me semble tout d’abord que cette lassitude est ancrée dans l’histoire du pays. L’historien Philippe Burrin a analysé dans des circonstances particulières ce qu’il a appelé la notion d’« accommodement ».
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Manteau d’arlequin
Pour comprendre cette situation de conciliation, il a dressé le portrait d’une France aux multiples nuances face à l’occupant. On y voit un kaléidoscope de comportements allant de l’engagement ferme dans la collaboration jusqu’à des formes subreptices d’accompagnement ou de cohabitation avec le vainqueur. Là encore, nulle comparaison n’est possible avec la situation actuelle. Toutefois, une telle trame comportementale éclaire toujours le présent et sans doute l’avenir. À ce regard historique, j’ajoute une remarque plus personnelle sur une forme d’éparpillement façon puzzle de l’intérêt général.
Depuis des années, tout est fait pour que la nation ne se voie plus comme un ensemble cohérent mais tel un manteau d’arlequin. La marchandisation à tout-va, la mondialisation soit-disant heureuse, la libre circulation essentiellement des problèmes et le mythe du vivre-ensemble ont fini par atomiser la notion d’intérêt collectif. Chacun est donc amené à penser à son intérêt personnel avant d’imaginer un destin collectif. Cette situation permet de maintenir le pays sous anesthésie générale. La France va encore ronronner longtemps avant un réveil qui risque d’être brutal.
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