Mai 1965, Syrie. Un corps inerte se balance au bout d’une corde. Dans le square Marjeh, au cœur de Damas, la foule exulte à la vue du défunt. Sur le cadavre du condamné à mort, un drap blanc recouvert d’écritures en arabe affiche : « Eli Cohen, espion israélien. » Kamel Amin Thaabet, c’était sa couverture, a été découvert quelques mois plus tôt, après avoir infiltré les plus hautes sphères de l’appareil d’État syrien. Pour le compte d’Israël, le maître-espion a multiplié les rapports. Avions de chasse, programmes balistiques, armes chimiques, positions fortifiées… Eli Cohen livrera, huit années durant, de précieuses informations à l’État hébreu.
Cheveux hirsutes, sourcils et moustache fournis, regard en amande, Eli Cohen est Mizrahim, un juif arabe, et tous ses traits trahissent l’Orient. C’est la raison pour laquelle le Mossad l’a recruté, en 1957, comme agent double. Sa mission : infiltrer l’intelligentsia syrienne, récolter du renseignement politique et militaire et anticiper d’éventuelles offensives de Damas, alors principale menace pour Israël. Une tâche que l’espion remplira à merveille, comme s’il était né pour l’exécuter. Eli Cohen n’attendra d’ailleurs pas son recrutement pour se lancer dans de périlleuses opérations clandestines.
À seulement 22 ans, depuis son Égypte natale, il rejoint la Haganah, une organisation paramilitaire qui milite pour la création d’un État juif au Proche-Orient. Secrètement, il aide des dizaines de familles juives à fuir l’Égypte pour la Palestine, encore sous mandat britannique. Mais rapidement, son activisme ne se limite plus à l’immigration illégale. La Haganah intensifie ses activités en Égypte, sur laquelle déferle une vague d’antisémitisme. Corruption de militaires, cartographie des défenses, Eli Cohen débute officieusement sa carrière d’espion et prépare la future guerre de 1948, qui verra s’affronter Israël et toute une coalition de pays arabes.
Dîners somptueux et soirées arrosées
Contraint à l’exil au milieu des années 1950, Eli Cohen quitte l’Égypte pour un Israël fraîchement indépendant. Si le jeune juif idéalisait son alya, il déchante. Les Israéliens pratiquent peu leur religion et préfèrent vivre à l’occidentale, une profonde déception pour celui qui connaît le Talmud sur le bout des doigts. Eli Cohen découvre malgré tout cette « terre promise », qu’il visite du nord au sud en auto-stop. Puis c’est un télégramme du ministère de la Défense qui le conduit à reprendre du service.
Le renseignement recherche de jeunes juifs parlant couramment l’arabe pour le contre-espionnage. Eli Cohen est le candidat idéal. Depuis un bureau, il est contraint d’éplucher des centaines de journaux syriens, jordaniens, égyptiens, à la recherche d’informations intéressantes pour la défense d’Israël. Mais Cohen est un homme d’action et, rapidement, l’ennui le pousse vers la déprime. Lui rêve d’être envoyé sur le terrain, seul endroit où il se sent utile à la cause. L’occasion finira par lui être offerte par le Mossad, qui recrutera, ce jour-là, l’un des meilleurs agents secrets de l’histoire d’Israël.
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Eli Cohen, tout juste marié, doit renoncer à son état civil. Le voilà nommé Kamel Amin Thaabet, un homme d’affaires syrien expatrié en Argentine, nid d’espions où les anciens dignitaires nazis sont recrutés à bout de bras par les pays du Proche-Orient. C’est sous le soleil de Buenos Aires et grâce aux shekels du Mossad qu’Eli Cohen commence son ascension au sein de la haute société syrienne. Dîners somptueux et soirées arrosées entrecoupés de discours enflammés à la gloire du parti Baas lui permettront de nouer des liens suffisamment intéressants pour faire route vers Damas. Parfait autodidacte, Kamel Amin Thaabet connaît par cœur sa nouvelle identité.
Il a étudié les rouages de la société syrienne, et la tempête sociale et politique provoquée par la révolution panarabe lui offre l’opportunité d’accéder aux hautes sphères de l’État, notamment auprès des militaires. Cohen fait organiser d’extraordinaires fêtes où se presse le tout-Damas, et se rapproche des officiers baassistes les plus en vue. Un de ses amis, le lieutenant Maazi, l’emmènera même visiter les hauteurs du Golan, où les lignes de fortifications syriennes font face à la frontière d’Israël. Bunkers, mortiers, canons, l’espion en profite pour envoyer des dizaines de photographies au Mossad, avec qui il entretient des liaisons clandestines par radio.
Casque radio sur les oreilles
Eli Cohen est charismatique et fougueux, et rien ni personne ne semble lui résister. Il se fraye un chemin royal jusqu’aux entrailles de l’armée syrienne. Ses rapports d’information permettront à Tsahal de tout savoir de la doctrine militaire baassiste, des projets de détournement du Jourdain, des fragilités grandissantes de cette armée multiconfessionnelle où, déjà, Druzes, sunnites et Alaouites se regardaient d’un œil méfiant. Mais tous les grands espions finissent par tomber. Au milieu des années 1960, la Syrie accélère son rapprochement avec l’URSS. Les ingénieurs soviétiques, habitués aux émissions radio clandestines, découvrent ces signaux anormaux et conseillent aux moukhabarat, les services secrets syriens, de mettre l’appartement d’Eli Cohen sous surveillance.
L’agent sera pris en flagrant délit, devant son émetteur, casque radio sur les oreilles, lors d’un raid de l’armée. Emmené devant le président syrien Amine al-Hafez, Kamel Amin Thaabet avoue : « Je suis Eli Cohen, soldat dans l’armée d’Israël. » Cinq mois plus tard, le 18 mai 1965, il est porté à l’échafaud. Une foule nombreuse est venue voir succomber le « traître ». À quatre heures de l’après-midi, la trappe s’ouvre. Le corps d’Eli Cohen, respecté, est placé dans un cercueil et enterré dans un lieu resté secret depuis. Deux ans plus tard, l’État hébreu vengera son meilleur agent en humiliant la Syrie lors de la guerre des Six-Jours, où le Golan sera pris en moins de 48 heures. Une conquête éclair, grâce à trois années de précieux renseignements fournis par un espion hors du commun.
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