Le JDD. En réclamant le retrait de la loi Duplomb, certains Français placent l’écologie au-dessus de tout. L’agriculture peut-elle s’y soustraire ?
Annie Genevard. Il est impératif que l’agriculture et l’environnement avancent de concert. Les opposer n’a aucun sens. C’est un chemin exigeant, mais vertueux – et surtout une attente forte de la société. Les agriculteurs eux-mêmes en sont pleinement conscients. Cette opposition binaire est non seulement stérile, mais aussi mortifère, car elle nie les efforts déjà engagés : réduction des phytosanitaires, pratiques agronomiques respectueuses des sols… Qu’ils soient en bio, en conventionnel ou en raisonné, tous ont amorcé une transition. Et je le rappelle : la France est l’un des pays les plus rigoureux au monde en matière environnementale.
Votre collègue Agnès Pannier-Runacher propose de saisir l’Anses pour obtenir un éclairage scientifique sur l’acétamipride. Soutenez-vous cette initiative ?
Je rappelle que l’ensemble des articles de la loi a été élaboré en lien étroit avec le ministère de la Transition écologique. Nos services ont travaillé ensemble et sont parvenus à des positions communes : gestion de l’eau, bâtiments d’élevage, assurance prairie, etc. Je défends donc la ligne du gouvernement. L’usage de cette molécule repose déjà sur une base scientifique solide. L’Efsa l’autorise au niveau européen. L’Anses est saisie sur les produits, et j’ai moi-même sollicité l’Inrae pour un rapport d’ici au 15 octobre. Il devra identifier précisément les filières en impasse, c’est-à-dire celles pour lesquelles il n’existe aucune alternative technique viable. Ce sera une contribution précieuse. Ce qu’on oublie trop souvent, dans le débat sur l’écologie, c’est la notion de temps de la transition. Le cap est clair : produire en utilisant moins de phytos. Il n’y a aucun débat là-dessus. Mais on ne passe pas d’un modèle à l’autre du jour au lendemain. La transition demande des étapes, des solutions, de l’accompagnement. C’est cette réalité-là qu’il faut rappeler.
Diriez-vous que les opposants à la loi tiennent un discours simpliste ?
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Oui, car le débat public est parfois manipulé. Il faut accepter la complexité des sujets agricoles, pas se réfugier dans des slogans. L’initiatrice de la pétition reconnaît elle-même ne pas être spécialiste. Beaucoup ont signé sur une base émotionnelle ou idéologique. Mais il faut le dire : il existe de bons traitements. Même en agriculture biologique, on traite. Et si l’on ne propose pas de solutions techniques viables, on importe des produits venant de pays moins-disants, traités avec des substances interdites chez nous. Où est la cohérence ?
« L’acétamipride est aujourd’hui autorisé en Europe jusqu’en 2033 »
Affirmez-vous que l’acétamipride n’est pas dangereux pour la santé ?
Je me fie aux autorités scientifiques, c’est leur rôle. Tous les autres néonicotinoïdes ont été interdits en Europe, sauf celui-là. C’est qu’il a été jugé différemment, sur la base d’une évaluation rigoureuse. S’il était considéré comme dangereux, il ne serait pas autorisé. Ce que nous demandons, ce sont des règles européennes harmonisées pour tous, garantes d’une concurrence loyale au sein de l’Union. Le plan Ecophyto reste notre cap : produire en utilisant moins de produits phytosanitaires, chaque fois que c’est possible. L’acétamipride est aujourd’hui autorisé en Europe jusqu’en 2033, sur la base d’une analyse de risque. Et la France reste, de loin, le pays le plus prudent d’Europe, même avec cette loi.
On sent poindre un sentiment de découragement chez de nombreux agriculteurs…
Il y a clairement une crise de reconnaissance. Les agriculteurs se demandent s’ils ont encore leur place dans la société, si la nation veut encore qu’ils produisent. Mon combat est de réaffirmer leur rôle central : ce sont eux qui nourrissent la France. Nous avons perdu en souveraineté alimentaire et chaque contrainte supplémentaire accroît leur découragement. Il faut entendre leur détresse. Et rappeler que l’agriculture française, c’est aussi l’histoire d’un combat contre la faim, par la sécurisation des productions. Ce socle-là, on ne peut pas le fragiliser davantage.
Vous venez d’annoncer une aide de 28 millions d’euros pour soutenir l’agriculture et préserver l’eau en région Sud. Le réchauffement climatique n’impose-t-il pas plutôt une remise en question de notre modèle agricole, plutôt que de le maintenir sous perfusion ?
Je m’inscris totalement en faux ! Ce n’est pas une perfusion, c’est une réponse vitale. Sans eau, il n’y a tout simplement pas d’agriculture. Des régions comme la Provence-Alpes-Côte d’Azur ont investi dès les années 1960 dans le stockage, avec des barrages, des canaux. Résultat : elles irriguent, elles produisent, elles préservent leurs paysages. D’autres, comme l’Occitanie, n’ont pas eu ces infrastructures et se retrouvent aujourd’hui face à des situations dramatiques. J’ai vu de mes yeux des vergers morts de soif. Il faut sortir des caricatures : on peut faire du stockage intelligent, adapté, en s’appuyant sur des solutions de proximité – comme les retenues collinaires ou la captation des pluies d’orage. C’est cela, la résilience.
La prochaine PAC prévoit un budget de 300 milliards d’euros, contre 387 pour la période précédente. Les agriculteurs redoutent d’en être les grands perdants. Que leur dites-vous pour les rassurer ?
Leur inquiétude est parfaitement légitime. C’est pourquoi, avec 19 autres ministres européens, j’ai signé une lettre adressée à la Commission pour défendre une PAC ambitieuse, structurée, et dotée de moyens suffisants. Nous refusons toute logique de renationalisation ou de fusion des budgets. Ce serait un recul. La négociation va durer deux ans. J’y prendrai toute ma part avec détermination pour obtenir une PAC plus lisible, plus simple et tournée vers l’avenir – en particulier pour assurer le renouvellement des générations agricoles. C’est un enjeu de souveraineté.
La négociation sur le Mercosur se poursuit. Le patron du Medef rappelait dans nos colonnes que l’élevage relevait, selon lui, de la virgule dans l’accord. Peut-on vraiment se couper du marché sud-américain pour une virgule ?
Je respecte Patrick Martin, mais l’agriculture française ne sera jamais une virgule. Là où il y a une ferme, il y a de l’emploi, des paysages, de la vie. Le Brésil a obtenu une clause de sauvegarde pour son industrie automobile. Nous demandons exactement la même chose pour nos produits agricoles. C’est une question de cohérence, de souveraineté et d’équité. On ne peut pas imposer des normes strictes à nos éleveurs et, dans le même temps, ouvrir nos frontières à des viandes produites dans des conditions bien moindres. Ce serait une double peine pour notre agriculture.
Vous avez multiplié les rencontres diplomatiques pour créer une minorité de blocage. Où en est-on ?
Nous avançons. Après la Pologne, la Hongrie, l’Italie, l’Autriche, j’ai obtenu il y a deux semaines une déclaration commune avec la Roumanie contre le projet d’accord avec les pays du Mercosur. Avec mes collègues Benjamin Haddad et Laurent Saint-Martin, nous travaillons étroitement à élargir cette alliance. Aujourd’hui, il n’y a pas de majorité pour valider l’accord. Je le dis clairement : un texte qui mettrait en danger l’agriculture française n’est pas acceptable. Ce que nous défendons, c’est un modèle agricole exigeant, pas un marché à n’importe quel prix.
Malgré une légère baisse du nombre de loups l’an dernier, les attaques ont fortement augmenté au premier semestre 2025. Les éleveurs sont à cran et la Fédération nationale ovine juge que le « plan loup » (2024-2029) est déjà un échec. Faut-il le réviser sans attendre ?
Il faut que le déclassement du statut du loup ait des effets concrets. Le loup reste une espèce protégée, mais il n’est plus strictement protégé : cela doit désormais se traduire dans le « plan loup ». Les prédations explosent, les éleveurs sont à bout. Un éleveur a subi 32 attaques… C’est insupportable. Le quota de prélèvements doit être revu à l’aune de deux critères : le nombre de loups recensés, bien sûr, mais aussi le niveau de prédation. La pression sur les troupeaux est devenue intenable dans certains territoires.
La France est touchée pour la première fois par la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). L’abattage total des cheptels infectés était-il inévitable ?
C’est un sujet extrêmement grave. Cette maladie n’avait jamais atteint notre territoire. Et en trois semaines, nous comptons déjà 37 foyers. Nous avons appliqué, sans délai, les recommandations de l’Anses, du Cirad et de l’Ordre des vétérinaires. La stratégie repose sur trois piliers : le dépeuplement des élevages touchés, la vaccination, et l’interdiction des mouvements. Oui, c’est une décision très douloureuse et je mesure le sacrifice des éleveurs. Mais c’est la seule qui permette de contenir la maladie avant qu’elle ne se diffuse à l’échelle nationale. Il y va de la survie de toute une filière.
« Nous vivons une situation politique inédite. Ce n’est ni une coalition, ni une cohabitation »
Un mot de politique. Le dialogue semble se tendre entre Bruno Retailleau et Emmanuel Macron. Sommes-nous dans une cohabitation ?
Nous vivons une situation politique inédite. Ce n’est ni une coalition, ni une cohabitation. C’est un ajustement permanent, fait de responsabilités partagées. L’été dernier, le président de la République a réuni Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez et moi. Il nous a dit très franchement : « Nous n’avons pas de majorité, même relative. Que fait-on ? » Et nous avons répondu : « On y va, en responsabilité, mais sans renier nos convictions. » Nous savions que nous n’avions pas toujours été d’accord par le passé, mais nous savions aussi que le pays avait besoin de stabilité.
Mais la vérité d’août 2024 est-elle encore celle de juillet 2025 ?
Elle reste fondatrice. Face à l’alternative – un accord avec la gauche ou un accord avec nous – nous avons choisi la responsabilité. Nous avons dit oui, mais sans renier ce que nous sommes. Je tiens à le souligner : Bruno Retailleau n’a jamais manqué de respect au président de la République. Il y a des désaccords, bien sûr. C’est naturel. Mais nous savons pourquoi nous sommes là, et au nom de quoi.
En tant que présidente de la Commission nationale d’investiture des Républicains, vous aurez à traiter ce lundi de la situation dans la 2e circonscription de Paris. Que pouvez-vous nous dire ?
Les deux ambitions – la mairie de Paris pour Rachida Dati et la législative partielle pour Michel Barnier – sont compatibles. Le président du parti s’emploie à apaiser les choses et je fais la même chose à mon niveau. Je veux aussi dire, clairement, que j’ai toujours soutenu Rachida Dati. C’est une excellente candidate à Paris : une élue de terrain, une fine connaisseuse des affaires municipales et une personnalité dont la notoriété dépasse les clivages. Elle sait parler à des électorats très différents. Ce sont des qualités précieuses dans une élection municipale.
Sur divers sujets – budget, Algérie, énergies – Bruno Retailleau affiche son indépendance. S’il quittait le gouvernement, feriez-vous pareil ?
Je ne me livre pas à la politique-fiction. La situation est mouvante, elle peut évoluer à tout moment. Ce que je sais, c’est que chacun connaît les termes de l’équation, à l’Élysée, à Matignon comme au sein de notre famille politique. Mais nous avons une responsabilité collective : être au service de notre pays dans un moment où il requiert toutes les bonnes volontés.
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