C’était écrit. Dans cette ville qui a voulu abolir sa police avant de la supplier de revenir, où les drapeaux palestiniens flottent parfois plus haut que la bannière étoilée, Minneapolis vient de franchir un nouveau cap. Dans le quartier de Cedar-Riverside – que ses habitants ont baptisé « Little Mogadishu » – on exulte : l’un des leurs vient de triompher. Omar Fateh, fils de réfugiés somaliens, sénateur d’État socialiste et musulman pratiquant, a écrasé la primaire démocrate pour l’élection municipale, reléguant à la porte l’actuel maire, Jacob Frey, perçu comme un modéré au sein de ce qui s’appelle encore, dans le Minnesota, le Parti démocrate-paysan-ouvrier. Après New York, avec la désignation de Zohran Mamdani, musulman d’origine indienne et ougandaise, cette percée d’une gauche identitaire et pro-palestinienne dans une autre grande métropole américaine n’a pourtant rien d’une surprise.
À chaque fois, le DSA (les Socialistes démocrates d’Amérique) est à la manœuvre, ciblant méthodiquement les villes où les minorités sont assez organisées pour peser dans les primaires démocrates. Mais cette aile radicale et communautariste du Parti démocrate pourrait bien, à un peu plus d’un an des midterms, se révéler être un cadeau pour les Républicains.
Sauf improbable retournement, Fateh devrait donc être élu maire de cette ville du Midwest en novembre prochain. Un aboutissement pour ce jeune homme de 35 ans, au visage en lame de couteau et à la barbe taillée à la manière du professeur Tournesol, qui avait, dès 2020, bousculé le vieux Parti démocrate local, en battant un sénateur d’État sortant. Déjà, à l’époque, il se posait en champion des locataires contre les promoteurs, des minorités contre la police, des musulmans contre l’islamophobie.
Autrefois vitrine d’une Amérique luthérienne et tolérante, Minneapolis est devenue le symbole éclatant de ce basculement démographique. « Mill City » – surnom hérité de ses anciennes minoteries – n’a pas attendu Fateh pour s’illustrer comme laboratoire de la nouvelle gauche. Longtemps terre d’accueil des Scandinaves progressistes (le Minnesota est d’ailleurs le seul État à n’avoir pas voté pour Ronald Reagan en 1984), la ville s’est radicalisée après la mort de George Floyd, en mai 2020, tué ici même. Émeutes, appels à « définancer » la police et flambée de la violence ont transformé son image d’éden social-démocrate en cauchemar urbain. Depuis le milieu des années 2010, les homicides ont bondi de 110 %. Minneapolis a même hérité d’un nouveau surnom : « Murderapolis ».
La communauté somalienne a acquis un poids électoral décisif
Dans ce contexte de chaos migratoire, la communauté somalienne – près de 50 000 personnes, soit environ 10 % de la population de Minneapolis selon l’American Community Survey – a acquis un poids électoral décisif. Fuyant la guerre civile dans les années 1990, puis le chaos djihadiste dans les années 2000, ces migrants ont reconstruit leur vie dans les tours HLM de Cedar-Riverside, un quartier que l’on surnomme aussi « West Bank » (comme la Cisjordanie), car il borde le Mississippi. Pendant le ramadan, les appels à la prière retentissent ici par haut-parleur. Difficile d’imaginer qu’après-guerre, on y parlait encore norvégien. L’installation des Somaliens s’est réalisée le plus souvent avec l’aide de programmes sociaux et d’associations islamiques. La ville compte déjà une députée célèbre pour ses prises de position antisionistes et sa rhétorique antisémite. Ilhan Omar, « star » de la gauche identitaire, Américaine née à Mogadiscio, élue au Congrès depuis 2018, ne quitte jamais son hijab et a prêté serment sur le Coran.
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Dans les meetings d’Omar Fateh, on croise des jeunes femmes voilées brandissant des pancartes « Justice for Palestine », des chauffeurs Uber, des employés d’épicerie halal : bref, l’écosystème de la 14e agglomération américaine (avec sa voisine Saint-Paul). Fateh en a fait une force, notamment vis-à-vis de ses détracteurs. Et se pose en victime. Au Sénat de l’État, il disait déjà que « le terrorisme des suprémacistes blancs était la principale menace du pays ».
Le voilà désormais vilipendant les médias qui rappellent son bilan comme élu au Congrès local : des temps de prière accordés aux employés musulmans d’Amazon, ou encore l’ouverture de son bureau pendant les manifestations Black Lives Matter, alors que la ville comptait déjà deux morts, 60 blessés graves et 1 500 bâtiments endommagés ou détruits. La droite le caricature en pirate du film Capitaine Phillips, incarné par l’acteur américain d’origine somalienne Barkhad Abdi, auquel il ressemble effectivement. Un outrage pour les démocrates, qui ne tolèrent la moquerie qu’à l’encontre de Trump !
Dans un pays où les démocrates peinent à séduire au-delà de leurs bastions urbains, ces nouvelles figures de la diversité pourraient bien devenir à la fois un fardeau pour leur camp et une aubaine pour les républicains. Sur Fox News, quelques heures à peine après le scrutin, un commentateur ironisait : « Minneapolis choisit un maire somalien et socialiste. Qu’ils continuent : l’Amérique regarde. » Avec un programme quasi identique (fin des expulsions d’illégaux, gel des loyers, désarmement de la police), Fateh et Mamdani risquent de transformer leurs villes en caricatures de socialisme et d’islamisme, et de braquer les immenses banlieues blanches des swing states lors des midterms de 2026. Au point de devenir, malgré eux, les meilleurs agents électoraux de Donald Trump.
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