Il est des amitiés où les âmes se reconnaissent dans leur amour commun de la vérité. Dans un livre remarquable, publié en 1941, Les Grandes Amitiés, Raïssa Maritain raconte ses souvenirs. Elle y évoque son enfance, le départ de sa famille russe pour la France, son itinéraire spirituel aux côtés de son époux Jacques Maritain, et de leurs grands amis, Henri Bergson, Charles Péguy, Ernest Psichari, Léon Bloy… Ces amitiés sont rares et précieuses, car au-delà des affinités humaines, elles sont une lumière sur le chemin de l’esprit. Peut-être, le lien qui unit Rémi Brague, Chantal Delsol et Pierre Manent est-il de cette nature-là. Les trois philosophes sont des penseurs majeurs de la crise de la modernité et se sont imposés comme les figures tutélaires de la pensée conservatrice en France. Ils partagent une inquiétude commune quant à l’avenir de l’Occident, mais apportent une perspective bien singulière au décryptage de ce malaise.
Leurs parcours et leurs rencontres le sont tout autant. Rémi Brague et Pierre Manent n’ont pas 20 ans quand ils sympathisent à l’École normale supérieure. Brague l’intègre en 1967, à 18 ans, Manent, de deux ans son cadet, y entre dès 1968. Rémi Brague appartient au groupe « tala » – (ceux qui vont-à-la-messe), un cercle de catholiques fondé à la fin du XIXe siècle par les élèves de l’ENS pour approfondir leur réflexion spirituelle. Autour de Mgr Maxime Charles, recteur de Montmartre, Rémi Brague, Jean-Luc Marion et Jean-Robert Armogathe fondent le pendant français de la revue catholique internationale Communio. Manent les fréquente quelque temps mais demeure à l’écart du groupe. Il se consacre au séminaire de Raymond Aron, duquel il deviendra assistant au Collège de France. Brague, qui pensait le jeune converti trop « réactionnaire » regrettera cette appréciation en apprenant à le connaître et sera ébloui par la pensée de son condisciple normalien, dès la publication de son premier ouvrage. « Nous étions “on speaking terms”, puisque Pierre m’avait offert son premier livre, Naissance de la politique moderne (1977). Depuis, je me précipite toujours sur ses bouquins. » L’admiration est réciproque, Manent louant « les connaissances encyclopédiques » de son ami et sa capacité à « poser de façon limpide les problèmes liés à la vie morale ».
C’est bien plus tard que Chantal Delsol rencontre les deux hommes. La première partie de sa vie intellectuelle, en partie clandestine, se déploie loin des cercles parisiens. Épouse de l’homme politique Charles Millon, elle vit dans l’Ain, où l’ancien ministre de la Défense de Jacques Chirac est élu. Elle y élève leurs six enfants, dont un adopté, d’origine laotienne. Ses obligations d’épouse et de mère l’empêchent de suivre les cours d’agrégation, mais sa maîtrise de philosophie en poche, elle s’inscrit en thèse sous la direction de Julien Freund : « À l’époque peu d’universitaires comme lui, Aron ou Villey, n’étaient pas marxisants », souligne la philosophe.
Pendant dix ans, elle étudie le soir après avoir mis au lit sa progéniture. « Je m’arrêtais de travailler quand mon mari rentrait de la fête de la myrtille, au milieu de la nuit », plaisante-t-elle. Elle publie néanmoins de nombreux ouvrages, avant de débuter sa carrière à l’université de Marne-la-Vallée. « Ce n’est pas du tout un regret, assure-t-elle. Je trouve formidable d’avoir eu tous ces enfants dont je suis très proche. Je referais la même chose. » En sirotant une menthe à l’eau, Pierre Manent se remémore un de ses plus lointains souvenirs avec la fondatrice de l’Institut Hannah Arendt : « Nous avions participé à un colloque à Coëtquidan sur les questions militaires. » Sur la route du retour, la philosophe lui confie sans amertume et sans fausse pudeur les difficultés liées à la dureté de la vie politique. Il reste marqué par sa simplicité et l’absence de « langage conventionnel » qui la caractérise. « C’est rare, surtout dans la vie intellectuelle où il y a beaucoup d’absence de franchise. C’est quelqu’un d’une grande vertu, en qui on peut avoir confiance », sourit le disciple d’Aron.
Tous les trois épousent une même vision de l’islam
En 2007, Chantal Delsol est reçue à l’Académie des sciences morales et politiques, soustrayant la place à Rémi Brague, qui y entrera deux ans plus tard, après que… Pierre Manent refusa l’honneur. Pourquoi ? Pour les deux membres de l’Institut, cela ne fait aucun doute : « C’est le plus humble de nous trois. » À cette remarque, Manent botte en touche : « Je vous assure, c’était simplement une question d’agenda. » C’est à l’Académie catholique de France que le spécialiste de la pensée libérale retrouve ses deux amis. Mais en 2021, Chantal Delsol quitte brusquement l’organisation à la suite d’une vive polémique autour du rapport Sauvé sur les abus sexuels dans l’Église. Alors que Manent dénonce publiquement l’orientation de la commission et ses recommandations, visant « l’effacement du sacrement de l’ordre et de l’Église », Delsol pointe la vision « traditionaliste » de son confrère et la volonté d’une partie des catholiques de « défendre l’institution à tout prix ». « La problématisation de la question est sans doute liée à ma nature de converti », reconnaît Manent. « Je suis entré dans l’Église au moment où beaucoup en sortaient, raconte ce fils d’enseignant communiste. Après Vatican II, l’institution dont le monde avait besoin pour trouver le salut se présentait comme une Église qui voulait apprendre du monde, en oubliant qu’elle devait d’abord s’adresser au monde pour le convertir. »
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Tous les trois épousent cependant une même vision de l’islam, dénonçant une menace existentielle pour la civilisation occidentale. « Mes bouquins, je les ai écrits soit par plaisir, soit pour acheter l’entrecôte pour nourrir les petites têtes blondes. Mon livre Sur l’islam, je l’ai écrit par devoir », affirme Brague. Sa maîtrise de l’arabe permet au théologien d’analyser en profondeur les textes coraniques. Rejetant l’idée d’une séparation nette entre islam et islamisme, il considère que la loi islamique, englobant tous les aspects de la vie, pose des défis d’intégration dans les sociétés européennes fondées sur la raison humaine. Une position derrière laquelle se rangent Delsol et Manent.
Mais au-delà des constats et des affinités politiques, à la question : « Qu’est-ce qui vous rapproche ? » tous les trois répondent en chœur : « Nous sommes catholiques. » Qu’implique cette foi en partage ? Un rapport à la morale à contre-courant d’une société où l’individu n’est plus rien de naturel mais seulement un être qui a des droits. Pour Brague : « Le christianisme n’a pas d’autre morale que la morale commune. » Attablée à un café du quartier parisien Odéon, Delsol plussoie : « Ce n’est pas nous qui faisons la morale, c’est la morale qui nous fait. » Autrement dit, ce n’est pas nous qui décidons ce qu’est le bien ou le mal, c’est le bien qui doit s’imposer à nous. Comment répondre à cette loi qui ne vient pas des hommes ? « Celui qui aime a accompli intégralement la loi », peut-on lire chez saint Paul. Si l’amour est la première inspiratrice de nos actions, nous ne pouvons manquer notre but. D’où ce « mouvement de conversion qu’on ne peut abréger », précise Manent.
En citant François Mauriac à propos des époux Maritain, nous pourrions ainsi affirmer à l’égard de nos philosophes : « Chez eux, la connaissance tourne à l’amour : l’ordre de l’esprit rejoint l’ordre de la charité, voilà le secret de tout ; car qui dit fidélité, dit charité. »
*Ils participeront tous les trois à un colloque sur les « Fractures chrétiennes » à l’Institut de France, le 10 octobre prochain.
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