« 24 novembre 1939. 5 heures du matin. La nuit. Mon Dieu, pourquoi ai-je écrit cette lettre où je me mettais à la disposition de la France pour partir à l’étranger ? Pourquoi me suis-je livré entre les mains de Marx ? Quel fou ai-je été. Quel regret atroce. » Ces bribes d’angoisse jetées sur le papier sont celles de Jacques Maritain, l’un des grands penseurs – sinon le grand penseur catholique – qui influença le XXe siècle, en France et dans le monde.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, le philosophe diplomate part à New York avec son épouse, Raïssa, et la sœur de cette dernière, Véra. Ensemble, ils forment « les trois Maritain ». Depuis le 30, Fifth Avenue, au sud de Manhattan, le couple d’intellectuels décrypte et commente les événements tragiques que connaît l’Europe. Le premier volume de ces Carnets de guerre, tenus de 1939 à 1942, sont un témoignage précieux du bouleversement du monde en cours, mais aussi de leur approche brûlante de l’amour de Dieu. Car c’est la foi qui guide l’auteur de l’Humanisme intégral (1936).
Jacques et Raïssa Maritain n’ont qu’une idée en tête : bâtir des ponts entre les États-Unis et la France, et démontrer, en paroles et en actions, que la culture chrétienne peut profondément modifier la vie sociale. Comment être au monde après les atrocités de la Grande Guerre et alors qu’il faut en traverser une nouvelle ? Dans un magnifique poème intitulé « Aux morts désespérés », Raïssa s’en ouvrait dès 1939 : « Ce n’est pas la douleur qui désespère / – c’est l’injustice. – Ce n’est pas le malheur – mais c’est la cruauté. / Ce n’est pas mourir – mais d’être inconsolé / du formidable silence complice. » Le même jour, son mari donne au théâtre Marigny une conférence sur « Le Crépuscule de la civilisation ». Mais l’espérance n’est jamais loin pour ces deux convertis, dont le parrain de baptême n’est autre que Léon Bloy. Leur vie intérieure est leur socle. L’oraison, au cœur de leur quotidien, va, dans cette période de leur vie, être bousculée par « les innombrables requêtes de leur vie commune, le rayonnement de leur œuvre créatrice, de leur don amical » ou par le « vrai enfer » de leur « mission publique », retrace Michel Fourcade, grand spécialiste du philosophe, et dont les annotations guident avec clarté le lecteur à travers cette somme.
De Gaulle le nommera ambassadeur auprès du Vatican
Et l’on découvre comment, par son travail d’intellectuel, Jacques Maritain façonne « sa façon, en temps de guerre, de faire son devoir ». Loin d’être uniquement un théoricien, on découvre à travers les pages un fin analyste politique. Dès 1940, il est l’un des premiers intellectuels à mentionner le général de Gaulle. C’est ce dernier qui lui demandera d’ailleurs de devenir ambassadeur auprès du Saint-Siège, de 1945 à 1948. Avant de s’installer en Amérique et, à l’occasion d’un de ses voyages, Maritain confiait à son ami et disciple Yves Simon : « Cette séparation est bien dure. Cependant, je crois qu’on fait du bon travail ici, et il ne faut pas récuser ce travail de défrichage. Dans deux cents ans, on verra peut-être fleurir un thomisme américain. »
Il aura fallu moins d’un siècle pour voir naître, outre-Atlantique, la pensée de l’écrivain Rod Dreher, auteur de Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus, qui nous offre une lecture du monde, applicable au Vieux Continent, dans la même philosophie thomiste de l’être que Maritain.
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30, Fifth avenue, Carnets de guerre (Tome 1, 1939-1942), Jacques et Raïssa Maritain, Desclée de Brouwer, 768 pages, 48 euros
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