
Il aura suffi d’un stylo pour mériter cinq ans de prison. Pas une arme, pas un réseau clandestin, pas un appel à la sédition. Non : des livres. Des idées. Un regard libre sur l’Algérie d’aujourd’hui. Boualem Sansal, 80 ans, romancier de renommée mondiale, est condamné pour « atteinte à l’unité nationale ». Le genre de formule creuse qu’on ressort quand on n’a plus d’argument. Un crime d’opinion maquillé en trahison. Une sentence politique.
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Ce 5 juillet, jour anniversaire de l’indépendance algérienne, aurait pu être un geste d’apaisement. Mais d’après les informations qui nous parviennent, le président Tebboune a soigneusement exclu Sansal de la liste des grâces. Trop français ? Trop libre ? Trop critique ? Le message est clair : on ne pardonne pas à ceux qui pensent contre la ligne. Et surtout pas si leur nom embarrasse Alger…
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Et Boualem Sansal n’est pas seul. Le journaliste Christophe Gleizes, lui aussi emprisonné, purge une peine de sept ans pour « apologie du terrorisme ». On n’est pas loin de Kafka. Ou plutôt : on y est. En Algérie, la vérité est un danger public. La littérature, une menace d’État. Et la dissidence, un délit de lèse-pouvoir. Derrière la façade démocratique, c’est toujours la même tentation : celle d’un régime paranoïaque qui confond la critique avec la trahison.
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Depuis novembre, Paris gémit mais n’agit pas. Chaque semaine, une indignation molle. Chaque mois, un communiqué creux. Et à la fin ? Rien. Pas de rappel d’ambassadeur, pas de gel des coopérations, pas même un coup de menton diplomatique. Dans l’affaire Sansal, la politique étrangère française se résume à un soupir poli et une supplique feutrée : « Monsieur Tebboune, s’il vous plaît… » C’est la stratégie de la courbette, de la carpette, de la capitulation.
On n’a pourtant jamais autant délivré de visas aux ressortissants algériens. Jamais autant caressé dans le sens du poil un régime qui, lui, ne nous rend rien — sinon le mépris. Le gouvernement français dispose de leviers migratoires, économiques, symboliques. Tous sont restés soigneusement rangés au placard. Cette peur panique d’« humilier Alger » paralyse tout. On ne veut surtout pas raviver les blessures, ni contrarier l’électorat franco-algérien, ni réveiller les traumatismes post-coloniaux. Alors on s’autocensure. On s’adoucit. On parle de grâce humanitaire comme on traiterait un cas de retraite anticipée.
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Seul Bruno Retailleau a eu le courage d’appeler un chat un chat : il ne s’agit pas d’une affaire consulaire, mais d’un scandale d’État. Le silence français n’est pas seulement timoré : il est complice. Car une République qui n’est pas capable de défendre ses écrivains contre la prison, c’est une République qui a déjà renoncé.
Ce vieil homme en prison, ce penseur muet derrière les barreaux, est le miroir d’un double renoncement
L’Algérie trahit ses promesses. La France trahit les siens. Voilà ce que dit, en creux, le sort de Boualem Sansal. Ce vieil homme en prison, ce penseur muet derrière les barreaux, est le miroir d’un double renoncement : celui d’un régime incapable de tolérer une voix libre, et celui d’une France incapable de la défendre.
On voudrait croire que son cas est isolé. Il ne l’est pas. Tous les otages français retenus à l’étranger le sont aujourd’hui par des régimes islamiques : Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran. Christophe Gleizes et Boualem Sansal en Algérie. Il faut se souvenir d’Hervé Gourdel, décapité en 2014 par un groupe djihadiste algérien. Ou d’Olivier Dubois, journaliste enlevé au Mali, libéré en 2023 après 711 jours de captivité.
La France est devenue un pays qui attend, qui prie, qui négocie. Mais qui ne fait plus peur. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain qu’on enferme. Il est devenu une ligne rouge. Et chaque jour qui passe sans réaction ferme est une claque supplémentaire à l’idée même de ce que la France prétend incarner : la liberté.
Alors oui, il est encore temps d’agir. De cesser les suppliques. D’activer enfin nos leviers, sans trembler. Il faut dire haut et fort que la France ne marchande pas ses principes, qu’elle protège les siens, surtout quand ils incarnent sa grandeur. Sinon, Boualem Sansal ne sera pas seulement un otage d’Alger. Il deviendra le symbole d’un abandon officiel — un renoncement paraphé République française, au bas d’un document vide de courage. Et peut-être, un jour, ce renoncement portera un nom funèbre : l’épitaphe d’un écrivain mort en prison. Parce qu’il écrivait librement. Parce que nous avons baissé les yeux.
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