La maison Lalique est de ces manufactures qui évoquent immédiatement l’entrelac de l’art et de l’artisanat, de la créativité et de la technique, de la muse et de la main. Et pour partir à la rencontre de cet univers fascinant, il faut aller en Alsace, à Wingen-sur-Moder.
Dans ce village sur les contreforts des Vosges, Lalique est partout : on peut se rendre à la manufacture mais aussi à la villa Lalique (un hôtel 5 étoiles et la table de Paul Stradner, auréolée de deux étoiles Michelin) et au musée consacré à cette maison d’art. C’est là-bas que Mélanie, notre guide, revient avec passion sur la saga Lalique. Une histoire qui débute en 1885, lorsque le jeune René Lalique, joaillier, ouvre son premier atelier parisien. Créatif, il se joue des matières et des tendances et crée des décors orientalistes ou floraux, où se mêlent les pierres précieuses et verre, l’or et l’émail. Le succès est au rendez-vous : ses ornements de corsage habillent les femmes du monde, Sarah Bernhardt porte ses bracelets et diadèmes, et sa participation aux expositions universelles le rend incontournable. S’adaptant aux modes, il passe de l’art nouveau à l’art déco, à l’image du vase Bacchantes, emblématique de la maison.
En 1922, lorsqu’il installe la manufacture à Wingen-sur-Moder, le verre et les arts de la table ont déjà remplacé la joaillerie. Et c’est vingt ans plus tard, en 1945, que son fils Marc Lalique, créateur et technicien de génie, fait passer la maison du verre au cristal. Au fils succède la fille et Marie-Claude Lalique installe une icône sur les étagères de la manufacture : Zeila, la panthère devenue culte. Et quand l’entrepreneur suisse Silvio Denz rachète la maison en 2008, c’est bien pour continuer son histoire : il modernise la manufacture et l’ouvre à l’international.
Chaque four est fait en poterie et à la main
Nous sommes partis dans le dédale de l’immense manufacture pour savoir comment étaient faites ces créations. La visite débute dans la salle humide où sont construits les fours dans lesquels on fait le cristal. L’odeur d’argile est envoûtante. Car ici, chaque four est fait en poterie et à la main : trois mois de moulage, puis neuf mois de séchage pour chacun de ces pots. Un an de préparation pour… trois mois d’utilisation !
Une fois que nous avons le récipient où faire entrer en fusion les quatre ingrédients (sable, plomb, potasse et sulfate de sodium), il faut savoir quel motif réaliser. Direction la moulerie, où tous les motifs dessinés par les artistes de la maison prennent vie — sur les parois des moules. Consciencieusement, avec un souci du détail extrême, les techniciens s’assurent que les moules reprennent parfaitement le motif : dans l’artisanat, la tête importe autant que la main.
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Puis, il faut choisir quel moule utiliser. Sur les étagères, outre les cinquante nouveautés annuelles, la maison Lalique conserve chaque moule comme autant d’archives et d’outils quotidiens : une histoire bien vivante voisine avec la mémoire d’une maison riche d’un siècle et demi.
La partie la plus impressionnante vient après : dans une salle haute, les fours, à 1 200°C, font luire le matériau en fusion. À l’aide d’une canne, des souffleurs attrapent le cristal, qui n’est encore qu’une pâte épaisse. Ils le mettent ensuite dans le moule, avant de souffler de l’air comprimé, qui projette sur les parois le cristal. Celui-ci en prend ainsi la forme. Mais il est encore brûlant et peut se déformer une fois démoulé. Alors, au chalumeau, un artisan affine le résultat chaud bouillant. Enfin, le verre doit refroidir entre trois et douze heures, pour éviter un choc thermique qui fragiliserait la pièce. On surprend des conversations par-dessus le bruit des machines : « On a encore douze chevaux et vingt hirondelles. » Il faut connaître Lalique pour ne pas se croire dans un zoo : ce n’est que le suivi des commandes !
Une fois les pièces froides, direction un autre atelier. Là, un polisseur passe chaque pièce sous une bande abrasive humidifiée qui rend le cristal opaque : le fameux satiné repoli, la signature de la maison Lalique. Pour obtenir un rendu uniforme, Éric, meilleur ouvrier de France comme graveur retoucheur tailleur, sait y faire. Mais la dextérité se mêle à la force physique : « La taille de certaines pièces rend l’opération complexe : la Tête de cheval, créée par Marc Lalique, doit être maniée prudemment… mais elle pèse 40 kilos ! » Dans un autre atelier, place au silence : ici, bitume, colle, émail, platine… sont déposés sur les créations. Olga enlève un écouteur pour nous saluer d’un grand sourire, avant de reprendre son geste : avec dextérité, elle tamponne de l’or liquide sur le bec d’une hirondelle.
Le contrôle qualité est fait par les « choisisseuses »
Enfin, c’est le moment de vérité : le contrôle qualité est fait par les « choisisseuses ». Elles apposeront la signature de la maison si et seulement si la pièce n’a strictement aucun défaut. Car, à voir toutes ces étapes, on comprend que ce patrimoine vivant ne peut souffrir l’approximation : à travers cet artisanat, c’est une tradition de haute maîtrise qui se perpétue. Et de Sarah Bernhardt à aujourd’hui, la clientèle, du monde entier, achète ces vases, ornements, luminaires… pour ce qu’ils incarnent : l’excellence de Lalique. Pour la garantir, la même exigence anime les artisans de la manufacture : sans doute sont-ils, comme nous, touchés par ce contraste saisissant, où la matière la plus brute se fait œuvre d’art.
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